«Nous ne voulons pas de négociation ou d'arrangement dans un coin.» La phrase a le mérite d'être claire. Prononcée par Philippe Jaffré, elle sert de titre à une interview réalisée par le quotidien financier français Les Echos, et relance les hostilités pétrolières entre Elf Aquitaine et TotalFina. D'autant que le conseil d'Elf a rejeté vendredi matin sans surprise l'OPE de son concurrent franco-belge. Mais les marchés restent convaincus de la nécessité d'une entente entre les deux groupes, sur la base de l'offre publique d'échange lancée le 5 juillet par TotalFina. Car le contre-projet de Jaffré peine à séduire les investisseurs et les analystes, malgré le forcing du patron d'Elf.

«Exercice long et déstabilisant»

«Une conversion vers une offre amicale vaudrait mieux pour tout le monde, explique Philippe Léderrey, analyste à la banque Ferrier, Lullin & Cie à Genève, spécialisé dans les valeurs pétrolières. Par définition, une bataille boursière, avec ses surenchères et ses contre-attaques, est un exercice long et déstabilisant au niveau humain. A contrario, une négociation commune permet de garder les équipes les plus efficientes, et de faire participer au projet les cadres supérieurs des deux sociétés.» C'est l'approche que suggère Thierry Desmarest, le PDG de TotalFina, qui a laissé entendre qu'en cas de succès de son OPE, la personne chargée de l'intégration des deux équipes serait choisie chez Elf – dans la mesure où Desmarest lui-même conserverait la tête du nouveau groupe.

Mais Philippe Jaffré ne l'entend pas de cette oreille. Dans l'interview d'une page qu'il a accordée au quotidien économique parisien, il laisse transparaître un profond désir de revanche, en évoquant à plusieurs reprises le manque de respect dont a fait preuve Thierry Desmarest à son égard. «Oublions les problèmes de personne et d'ego», lâche-t-il en début d'entretien, pour mieux y revenir quelques questions plus loin. Et de préciser que le «rapport de respect mutuel» n'est pas encore atteint. A plusieurs reprises également, Philippe Jaffré estime que ses équipes sont plus performantes que celles de TotalFina: «D'ailleurs, c'est bien ce que savent les marchés», conclut-il.

Pour l'heure, ces fameux marchés ne paraissent nullement suivre le patron d'Elf dans son analyse. Ils valorisent en effet Elf pratiquement au prix proposé par TotalFina. Dans ce contexte, Thierry Desmarest a beau jeu de rappeler que la contre-offre d'Elf ne présente «aucun intérêt» pour les actionnaires de TotalFina, «car la prime offerte est négative si on la calcule par rapport aux parités du 2 juillet, c'est-à-dire avant l'annonce de notre OPE». Le fait que l'actionnariat des deux groupes se recoupe largement est perçu par nombre d'analystes comme un avantage pour le projet du groupe franco-belge. «Elf est encore en train d'évaluer la situation, et une fois qu'ils auront tous les éléments en main, Jaffré convoquera ses conseillers et leur demandera s'il faut aller de l'avant dans la bataille, estime David Stedman, analyste chez Daiwa Europe, interrogé par Bloomberg. Je pense toujours que TotalFina l'emportera, c'est juste une affaire de temps.» Pour Thierry Lefrançois, analyste chez Natexis Capital à Paris, également cité par Bloomberg, «même après les commentaires [de Philippe Jaffré], je pense que nous pourrions voir les premiers signes que l'affaire devient amicale la semaine prochaine».

Tant Jaffré que Desmarest vantent leur projet industriel en estimant qu'il est le meilleur. Dans les milieux proches d'Elf, on assure que la division entre activités pétrolières et chimiques est tout à fait logique, puisque la chimie de spécialités n'a plus rien à voir avec la pétrochimie. «Ce point fait l'objet d'une vraie campagne d'intoxication» de la part de TotalFina, tonne un banquier proche d'Elf, cité par La Tribune. Une assertion qui fait sourire nombre d'analystes: «Séparer la chimie des activités pétrolières est un non-sens industriel, à l'heure où pétrochimie et raffinage sont de plus en plus imbriqués à cause de l'évolution des normes antipollution, explique Philippe Léderrey, de Ferrier, Lullin & Cie. C'est une opération basée sur un concept purement théorique de rentabilité. Un peu comme si on vous coupait la jambe gauche sous prétexte qu'elle est moins performante que la jambe droite, et que cette amputation améliorerait la rentabilité par jambe!»