Chaque changement de tendance important sur les marchés est désormais accompagné par la création d’une expression sur mesure. Depuis l’élection du nouveau président américain, la «Trumpflation», une contraction entre «Trump» et «inflation», s’est imposée parmi les termes en vogue sur les blogs et sites financiers.

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Le programme du nouveau président, qui allie des réductions fiscales à une hausse des dépenses d’investissements dans les infrastructures, a renforcé les anticipations inflationnistes outre-Atlantique. Vendredi soir, le rendement des bons du Trésor américain à 10 ans dépassait les 2,3%, le plus haut niveau observé depuis fin décembre de l’an dernier, entraînant en corollaire une chute de la valeur de ces titres sur les marchés. Depuis l’élection de Donald Trump, on estime à plus de 1000 milliards de dollars la perte de valeur essuyée par les obligations sur les marchés mondiaux.

Assiste-t-on à une inversion de tendance durable ou à une réaction épidermique des marchés? Si les experts sont loin d’être unanimes à ce sujet, la hausse des rendements observée sur les marchés obligataires a aussi été soutenue par les derniers chiffres publiés concernant l’inflation. En octobre, l’indice des prix à la consommation aux Etats-Unis a progressé à 1,6% en comparaison annuelle, s’approchant de l’objectif de 2% visé par la Réserve fédérale (Fed).

«L’inflation est de retour. Elle n’est certes pas exubérante mais elle est plus élevée qu’en 2015, alors que les effets liés à la baisse des prix du pétrole disparaissent en comparaison annuelle», relevait cette semaine State Street Global Advisors (SSGA) dans une note. «La menace déflationniste, qui rôdait au début de l’année, s’est dissipée, du moins pour l’instant», estimait aussi Syz Wealth Management vendredi.

Le vote en Italie du 4 décembre servira de test en Europe

En dépit d’une croissance toujours atone dans de nombreux pays de la zone euro, la hausse des rendements obligataires intervenue d’abord outre-Atlantique a aussi changé la donne pour les taux sur le Vieux Continent. En Italie, le rendement des emprunts obligataires d’Etat à 10 ans a pratiquement doublé depuis l’été. Il est remonté vendredi soir à plus de 2,09%, contre 1,03% à la mi-août, notamment sous l’effet des craintes d’un rejet de la nouvelle constitution qui sera soumise au référendum le 4 décembre prochain, ce qui serait une défaite pour Matteo Renzi.

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En cas de rejet, c’est tout le programme de réformes mis en place par le chef du gouvernement italien qui serait remis en question. Cela précisément au moment où la Péninsule affiche des progrès dans la réduction de ses déficits. Au premier semestre, le déficit public s’est limité à 2,3% du PIB, contre 3% au premier semestre 2015. Sur l’ensemble de 2016, il devrait être contenu à 2,4%, soit en dessous du seuil des 3% autorisés par l’UE. Un bon contrôle du déficit est essentiel pour la troisième économie de la zone euro dont la dette, de l’ordre de 2250 milliards d’euros à fin juin, avoisine 133% du PIB.

La hausse des taux se poursuivra aux Etats-Unis

Qu’attendre pour la suite? Après la remontée spectaculaire des taux observée durant les dix derniers jours, SSGA conseille aux investisseurs «d’attendre que la poussière retombe». Malgré tout, beaucoup de stratèges évoquent un changement de tendance de fond.

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Ainsi, Morgan Stanley Investment Management prévoit que les rendements des bons du Trésor à 10 ans aux Etats-Unis se situeront entre 2,5 et 2,75% dans un an. SSGA estime cependant que les risques inflationnistes sont davantage concentrés aux Etats-Unis que sur les marchés de la zone euro.

La BCE veille au grain en Europe

Les experts n’anticipent ni remontée rapide de l’inflation en Europe, ni un changement de cap fondamental de la politique monétaire menée par la BCE. Pas plus tard que vendredi, Mario Draghi, le président de la BCE, a réaffirmé lors d’un congrès à Francfort que la reprise économique de la zone euro était toujours dépendante, «à un degré important», d’une politique monétaire accommodante. En octobre, l’inflation dans la zone euro s’est légèrement accélérée pour atteindre 0,5% en comparaison annuelle, soit son niveau le plus élevé depuis 27 mois, mais loin encore de l’objectif de près de 2% visé par la BCE.

Des taux un peu moins négatifs en Suisse

En Suisse, les taux des emprunts à 10 ans de la Confédération évoluaient à -0,11% vendredi comparé à un plus bas de -0,64% début juillet. Taux négatifs ou non, les détenteurs d’emprunts de la Confédération, réputés stables, ont aussi vu valeur de leurs titres fondre durant les derniers jours. Mirabaud Asset Management conseille d’éviter les emprunts d’Etat helvétiques: «Nous restons négatifs sur les obligations gouvernementales de la Confédération. Les programmes de relance fiscale, notamment aux Etats-Unis, vont continuer à faire remonter l’inflation et les taux réels», jugés trop bas par l’établissement. En Suisse, le rapport rendement-risque est «trop faible sur les niveaux de taux actuels et la sortie prochaine de déflation fera encore remonter la courbe des taux de la Confédération», prévient le gérant genevois.

«Déclin séculaire»

Reste à savoir à quel horizon temporel on se place. Pour Greg Davis, chef des placements obligataires chez Vanguard, les taux d’intérêt réels mondiaux connaissent un «déclin séculaire» en raison de facteurs structurels, la productivité et la démographie en particulier, qui continueront d’affaiblir la croissance globale.

L’expert cite, d’une part, la diminution de moitié la productivité observée aussi bien aux Etats-Unis qu’en Allemagne durant la période allant de 1995 à 1998 et celle de 2009 à 2015. D’autre part, il y a l’augmentation de la part de la population âgée de plus de 65 ans qui devrait grimper à 28% en 2030 en Allemagne, contre 21% en 2015. Aux Etats-Unis, cette proportion s’établira d’ici là à 20%, contre 15% l’an dernier. «Nous considérons le faible environnement de taux actuel comme une tendance de fond et non pas cyclique», a mis en perpective l’Américain lors d’une présentation mercredi à Zurich.

Dans ce contexte, il rappelle aussi que les obligations servent de «ballast» lors des phases de tempête sur les marchés, comme cela a encore pu être observé durant les jours qui ont suivi le vote sur le Brexit en juin dernier.