Avec ses monuments impeccablement restaurés, le centre ancien de Zoug ressemble à un florilège des bonnes œuvres du milliardaire Marc Rich pour sa ville d'adoption: à gauche, le casino-théâtre (financé partiellement par Marc Rich), en haut le musée des beaux-arts (qui a reçu un don de Marc Rich), au milieu la salle de concert (idem). Même le pavage des rues doit quelque chose à Marc Rich: passible de 325 ans de prison aux Etats-Unis pour fraude, viol de l'embargo américain sur l'Iran et évasion fiscale, le magnat des matières premières, réfugié en Suisse depuis 1983, a rapporté sans doute plus de 500 millions de francs aux caisses de la ville et du canton. «Ce qui est bon pour Marc Rich est bon pour Zoug», disait un ancien président de la commune.

Il faut aller au nord, dans la ville moderne – dont l'écrivain Niklaus Meienberg disait qu'elle s'étend «comme les métastases d'un cancer» en direction de Zurich – pour trouver le siège de l'actuelle Marc Rich & Co, spécialisée dans le négoce de pétrole et de métaux. L'immeuble corseté de métal ressemble à une forteresse dans laquelle il est difficile de pénétrer: à l'entrée, devant la porte de verre dépoli garnie de caméras de sécurité, une voix électronique jaillie d'un interphone explique que l'accès aux bureaux du groupe est interdit aux médias. Meienberg n'avait pas tort lorsqu'il décrivait les Zougois et leurs négociants en matières premières comme des «fanatiques de la discrétion».

La controverse qui entoure la récente grâce présidentielle accordée par Bill Clinton à Marc Rich (lire Le Temps du 5 février) ne semble guère perturber les dirigeants de son entreprise. Selon le directeur exécutif, Thomas Frutig, l'année 2000 a été «très bonne» pour les affaires. Mais le monde très fermé du négoce international ne croit guère à ces déclarations rassurantes. Les spécialistes du secteur pensent que Marc Rich cherche à céder son groupe et à se retirer des affaires. Bien que jamais confirmées par ses proches, les rumeurs à ce sujet se sont faites de plus en plus insistantes au cours des derniers mois. On dit que Marc Rich, affaibli, peut-être même gravement malade, est en train de préparer sa sortie et aurait même fait de son avocat, André Wicki, son héritier à titre fiduciaire. «Marc Rich n'est plus aussi actif qu'auparavant, mais je l'ai vu il y a un mois et je l'ai trouvé en bonne forme», s'étonne le président de sa Fondation Doron, Georg Stucky.

Lourdes pertes en 2000

Mais les récentes déclarations de son avocat, qui déclare à qui veut l'entendre que Marc Rich pourrait se retirer des affaires en raison des nouvelles lois antiblanchiment en vigueur en Suisse, alimentent les spéculations. Les initiés estiment que la division de négoce de denrées agricoles de Marc Rich a perdu l'an dernier entre 100 et 300 millions de dollars, ce qui expliquerait que le groupe se soit séparé de ce secteur d'activité l'an dernier. Le marché pense aussi que Marc Rich aurait déjà retrouvé un repreneur pour sa société: la mystérieuse entreprise Crown Resources AG, établie depuis l'automne dernier à Zoug.

Dans un geste d'ouverture plutôt rare dans le milieu du négoce, le directeur exécutif de Crown, l'Américain Elliott Spitz, a reçu Le Temps dans ses locaux immaculés de la Bahnhofstrasse. Il ne dément pas pouvoir être intéressé par le groupe Marc Rich: «Nous voulons nous développer par le recrutement, mais aussi par l'acquisition éventuelle d'une autre société. Nous sommes une entreprise de taille moyenne, active surtout dans le pétrole, et nous voulons nous diversifier, principalement dans les métaux, pour devenir un grand du secteur.» Voilà qui semble parfaitement correspondre à ce que Marc Rich peut offrir, d'autant qu'Elliott Spitz et d'autres dirigeants de Crown partagent avec le milliardaire une même culture de travail, celle de l'entreprise Phillips Brothers, dont tous sont issus.

Traders débauchés

Avec son chiffre d'affaires situé «entre 3 et 8 milliards de dollars» par an, Crown fait encore figure d'acteur secondaire face aux quelque 40 milliards que génère le poids lourd du secteur, Glencore. Mais l'entreprise semble avoir les poches très, très profondes, et donc les moyens de financer ses ambitieux plans d'expansion. Selon une source bien informée active dans le secteur pétrolier, Crown a débauché plusieurs traders chez Cargill et d'autres négociants basés à Genève, allant jusqu'à payer un million de dollars par tête afin de constituer une équipe de haut niveau pour son siège de Zoug. «Du jamais vu», explique ce spécialiste. «Des méthodes normales», répond Elliott Spitz, qui ne veut pas commenter en détail les offres faites aux traders travaillant pour la concurrence. Crown appartient au conglomérat Alpha, très lié à d'importants intérêts russes et que l'on dit proche du Kremlin: en Russie, il possède une banque et surtout d'énormes champs pétrolifères dans la région de Tiumen, en Sibérie occidentale.

Les rumeurs qui prêtent à Marc Rich l'intention de se retirer – son groupe pourrait, selon certaines estimations, être vendu pour quelque 2 milliards de dollars – laissent sceptiques ses plus farouches adversaires: la gauche écolo-alternative zougoise, qui critique depuis près de vingt ans l'emprise du milliardaire fugitif sur sa ville. «Ce n'est pas la première fois qu'on entend de telles rumeurs, explique le député de l'Alternative socialiste verte, Josef Lang. C'est un génie des affaires, il a toujours réussi à rebondir.» L'homme qui se décrivait lui-même comme une «machine à faire du business» peut-il renoncer à sa raison de vivre? Un avenir très proche le dira peut-être.