Le Temps: Comment s’est déroulée l’année 2011 pour votre établissement?

Herwig van Hove: La performance des fonds a été difficile dans le secteur des hedge funds. Durant les turbulences des derniers mois, ces stratégies ont tout de même offert une bonne protection. Les gérants ont tiré les leçons de 2008 et n’ont pas autant de levier cette année. Même en novembre 2011, un mois très difficile, le rendement de nos fonds est resté stable et dépasse largement celui des fonds de placement. Les stratégies liées au crédit et à l’arbitrage se sont particulièrement bien comportées. Depuis le début de l’année et à la fin octobre, la performance de nos fonds se situe entre –2% et –6,5% dans la monnaie de référence, des chiffres à comparer à des chutes bien supérieures pour les principaux indices boursiers.

L’argent frais de Notz, Stucki & Cie vient du Nouveau Monde plutôt que d’Europe. Nous avions ouvert un bureau en Asie et un autre au Moyen-Orient. Nous constatons que la clientèle émergente commence à souscrire à notre modèle de gestion indépendante.

– S’agissant du fonds souverain libyen, une rumeur court selon laquelle les nouvelles autorités libyennes, appréciant vos résultats de gestion, auraient renouvelé votre mandat. Est-ce exact?

– Vous savez bien que, légalement, nous n’avons pas le droit de nous exprimer sur nos clients, réels ou supposés [ndlr: mais le sourire de Herwig van Hove est en lui-même une réponse…].

– Comment êtes-vous organisés dans les hedge funds?

– Nous avons récemment domicilié la plupart de nos fonds au Luxembourg. La majorité ont aujourd’hui une liquidité mensuelle ou hebdomadaire. Nos principaux produits comprennent l’un des plus anciens fonds de hedge funds sur le marché mondial (avec un rendement annuel de 15,5% depuis janvier 1974 et 8,7% depuis octobre 1991), ainsi qu’un fonds d’arbitrage connu, des fonds long/short sur chaque région et enfin un fonds de convertibles et crédit.

– Quelle sera votre stratégie en 2012?

– Nous favorisons tant les stratégies d’arbitrage que le crédit et nous avons augmenté notre pondération dans les stratégies «trend following» en réduisant un peu la part des «long/short equities».

J’observe que notre bureau de Singapour présente de plus en plus d’idées de placement dans les émergents, si bien qu’à l’avenir nous aurons davantage de titres asiatiques dans les portefeuilles.

– Est-ce que vous restez négatifs sur les marchés?

– Nous l’avons été toute l’année et nous le restons. Les problèmes sont devenus particulièrement aigus, fruits d’une évolution de 20 ans, influencée par les décisions politiques – l’Europe manque de leadership pour accroître la coopération interne. Les problèmes ne cessent donc de s’aggraver.

Nous restons très inquiets sur les marchés. La question ne se limite plus à la Grèce mais s’étend à l’ensemble du projet d’euro.

– Quelles sont vos convictions à ce propos?

– Comme il s’agit de convictions politiques, des surprises ne sont pas exclues. La France et l’Allemagne modifient leurs positions sans cesse. Il sera difficile de s’en sortir. Les conséquences d’une modification de la composition de la zone euro ne sont pas du tout comprises dans les cours. Elles ne sont maîtrisées ni par la classe politique ni par les banques et elles seraient énormes. Les grandes banques européennes ont des crédits dans tous les autres pays de la zone euro. La sortie d’un pays causerait de vastes problèmes de solvabilité. Chaque jour supplémentaire sans décision ferme aggrave le problème.

Après cette tempête parfaite, ce serait une opportunité d’achat unique pour notre génération. L’économie réelle est en bon état. Beaucoup de sociétés ont amélioré leur bilan et leurs structures depuis 2008. Toutefois, il est clair que l’économie européenne s’apprête à entrer en récession.

– Dans un scénario du pire, ne faudrait-il pas rester cash?

– Il faut en effet disposer d’abondantes liquidités, mais c’est déjà le cas de la majorité des investisseurs. Même les hedge funds ont augmenté leur part de cash. A la mi-novembre, les indices étaient en baisse de plus de 10% alors que les hedge funds étaient stables en raison de leur positionnement prudent. Un portefeuille largement diversifié est la seule protection efficace contre les risques d’investissement et de contrepartie, une diversification doit porter sur les classes d’actifs, les devises et les banques dépositaires.

– Nous avons connu une vague de turbulences dans les hedge funds en 2008. Est-ce qu’il faut craindre de nouvelles secousses?

– Non, nous pensons que les hedge funds sont mieux positionnés, les structures renforcées, le levier inférieur. Nos managers ont beaucoup appris des événements de 2008. Ils dégageront une meilleure performance.

– Quel est le levier de vos fonds?

– L’exposition nette est inférieure à 30%. Ce n’est pas au plus bas historique, mais les liquidités sont supérieures à la moyenne.

– Les monnaies sont sous pression. Faut-il privilégier les stratégies global macro?

– C’est effectivement une stratégie que nous favorisons. Dans un contexte de dévaluations compétitives et d’interventions des banques centrales, de la BNS à la Banque du Japon et à celle de Singapour, l’incertitude politique a fortement augmenté. Des traders appropriés peuvent présenter de bons rendements.

– Vous êtes en ce moment à Singapour. Quelle est votre opinion sur le risque chinois?

– Le ralentissement chinois doit être analysé en détail, mais notre scénario de base ne prévoit pas un atterrissage en catastrophe. La Chine domine la région et détermine son avenir, mais d’autres pays se portent très bien sans être aussi dépendant de la crise globale.

Les taux de croissance de la région resteront supérieurs aux pays industrialisés. J’y vais régulièrement et j’y constate une main-d’œuvre très dynamique et un fort esprit entrepreneurial. La Chine a par ailleurs l’avantage de sortir d’une phase de resserrement des taux d’intérêt et dispose, contrairement aux banques centrales occidentales, d’une réelle marge de manœuvre.

– Vous attendez un moment clé, une opportunité pour une génération. Faut-il l’attendre d’ici à la fin de l’année?

– Je ne pense pas qu’il se produira à si court terme. L’année 2012 sera à nouveau tumultueuse. Mais le moment de vérité est impossible à prévoir. Il provoquera des dégâts considérables au secteur financier.

Nous nous y préparons. Nous sommes attentifs aux fonds spécialisés dans l’investissement «distressed» en Europe. Nous ne sommes pas les seuls, à voir les fonds américains venir à Londres. Les banques européennes doivent encore se défaire d’actifs estimés à 1500 milliards d’euros.

– Vous gérez activement le risque de contrepartie. A quelles banques européennes faites-vous confiance?

– Ce risque a été mieux géré par les hedge funds qu’en 2008. Ceux-ci sont plus flexibles et vont chercher des adresses plus sûres. Aujourd’hui les grands acteurs sont JP Morgan, Credit Suisse, Deutsche Bank, BNP Paribas et une filiale du Crédit Agricole. Un hedge fund peut travailler avec trois à quatre contreparties. Il est capable de modifier rapidement ses relations. Il suffit de deux jours actuellement pour aller d’une banque à l’autre.

– Est-ce que la structure de la demande de hedge funds est en train de changer?

– La demande est davantage institutionnelle que privée. Et depuis quelque temps, la demande est plus forte dans les émergents, ce qui est encourageant. Jusqu’ici la culture était plus «brokerage», avec des achats/ventes plus rapides.