Bourse

Les marchés s’adaptent dans la douleur à une nouvelle ère économique

La croissance va désormais s’accompagner d’inflation, estiment les investisseurs, qui doivent revoir leurs prévisions. La période d’ajustement à la nouvelle réalité économique pourrait durer plusieurs mois

Après avoir ouvert à la hausse vendredi, les marchés américains sont repassés dans le rouge dans l'après-midi, avec des reculs de 1,28% pour le Dow Jones Industrial Average, de 1,17% pour le Nasdaq et de 0,97% pour le S&P 500 à 16h15 heure suisse. Wall Street avait clôturé la séance de jeudi sur une baisse de plus de 10% par rapport aux sommets enregistrés fin janvier. En Europe, après des débuts de journée marqués par des replis modérés, les principaux indices ont terminé la séance de vendredi nettement sur des reculs de -1,41% à Paris, -1,29% à Londres et -1,25% à Francfort. Entre-temps, les bourses asiatiques avaient perdu entre 2 et 4%, l’indice composite de Shanghai achevant la semaine sur un recul de près de 10%.

La baisse des marchés est-elle exagérée?

Le déclencheur de cette semaine d’agitation boursière s’est produit vendredi dernier, avec la publication d’une hausse des salaires supérieure aux attentes aux Etats-Unis. Les investisseurs craignent une remontée plus rapide que prévu des taux d’intérêt de la Réserve fédérale, qui pourrait mettre un coup de frein à la croissance.

La chute des marchés a dépassé ce qui est considéré comme une réaction normale, estime René Morgenthaler, de la banque Bonhôte: «Des positions ont été liquidées dans tous les secteurs, probablement sous l’effet des algorithmes, qui doivent vendre les indices en cas de baisse. On devait avoir une correction depuis longtemps, mais le marché n’avait aucune raison de chuter autant. C’est un bon moment pour acheter des blue chips [des grandes capitalisations, ndlr].»

En outre, «les taux restent toujours très bas et les banques centrales veulent précisément qu’ils remontent, observe le responsable de la gestion discrétionnaire de l’établissement neuchâtelois. Elles ont ouvert les vannes pour obtenir de l’inflation et faire redémarrer l’économie. C’est exactement ce qui est arrivé aux Etats-Unis, mais les marchés ont surréagi.»

Un autre point à nuancer concerne l’étincelle qui a provoqué l’embrasement des marchés, estime Gero Jung, chef économiste de Mirabaud: «L’augmentation des salaires de 2,9% pour le mois de janvier aux Etats-Unis s’explique surtout par le fait que le nombre d’heures travaillées a reculé, de 34,5 à 34,3. La hausse des revenus des employés américains a été affectée par la baisse du nombre d’heures travaillées, ce qui n’est pas exactement la même chose qu’une hausse subite de salaire.»

Pourquoi les marchés asiatiques ont tangué

Près de 5000 milliards de dollars de capitalisation boursière ont été effacés par rapport aux sommets de fin janvier. «Il s’agit d’une contagion classique entre les marchés. Les bourses asiatiques ont chuté après un recul de Wall Street, dans les mêmes proportions d’ailleurs, de l’ordre de 4%. Il n’y a pas de raison spécifique à la Chine ou à l’Asie», reprend Pierre Pinel, responsable des investissements de Mirabaud à Genève, qui voit dans ce recul des marchés «un épisode sain, une baisse des valorisations trop élevées».

Quelle est la vraie signification de cet épisode boursier?

«Après un long voyage sur une autoroute, nous sommes en train de passer à une route de montagne. Cela demande un style de conduite différent. Nous avons basculé vers un contexte où la croissance reste forte, mais où l’inflation et les salaires se sont réveillés», résume Samy Chaar, responsable des investissements de Lombard Odier. C’est «la fin du consensus observé en fin d’année, selon lequel on allait vivre dans un monde parfait, avec une croissance soutenue et aucune inflation», ajoute François Savary, de Prime Partners.

«Cette phase de turbulence boursière constitue une transition vers un nouveau régime économique et de marché, estime Christophe Donay, directeur de la recherche économique et de l’allocation d’actifs chez Pictet Wealth Management. Le régime des quinze dernières années était marqué par une croissance et une inflation faibles, avec des taux d’intérêt très bas, des banques extrêmement accommodantes, des pressions inflationnistes. Le nouveau régime comprend une croissance plus élevée, des pressions inflationnistes et des banques centrales qui doivent repositionner leur communication et le niveau de leurs taux directeurs.»

Combien de temps cette phase de transition peut-elle durer?

«Il n’y a pas de règle absolue, il faut le temps d’accumuler des données sur les niveaux d’inflation et de croissance, et sur le positionnement des banques centrales. Il faudra peut-être deux mois», poursuit Christophe Donay. Selon lui, le repositionnement des portefeuilles qui s’ensuivra se traduira par «un marché latéral, marqué par des à-coups amplifiés par les programmes de gestion automatiques notamment». A quand le retour du calme sur les marchés? «Certainement pas dans les trois jours, mais d’ici à trois mois, absolument», affirme François Savary, de Prime Partners, qui estime que la conjoncture risque de prendre un tournant stagflationniste (croissance faible doublée d’une inflation, ndlr).

Est-ce la fin de la hausse des marchés?

Non, car les fondamentaux restent solides et n’ont pas changé, nos interlocuteurs sont unanimes. «La croissance globale et synchronisée se poursuit, notre scénario macroéconomique global n’a pas changé», enchaîne son collègue Gero Jung, chef économiste de Mirabaud. Il renvoie aux prévisions du FMI, récemment revues à la hausse. En outre, la hausse des bénéfices attendue pour 2018 devrait atteindre 15% aux Etats-Unis et en Asie, et environ 10% en Europe.

Que faire maintenant?

Les valorisations sont revenues à leur niveau de début 2016, après la forte baisse des actions et les révisions à la hausse des bénéfices futurs, enchaîne Jean-Frédéric Nussbaumer, spécialiste des marchés chez Vontobel: «L’indice américain S&P 500 se traite désormais à 16,6 fois les bénéfices, ce n’est pas cher.» Il voit même un signal positif dans ce contexte chahuté: «La confiance des petits investisseurs, ceux qui suivent les tendances, a chuté de 77% fin janvier à 34% vendredi. C’est en général lorsque cette population d’investisseurs jette l’éponge que le moment est venu d’acheter.»

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