Les deux frères ennemis séculaires des rives du lac Michigan ont définitivement enterré la hache. Mardi, le Chicago Mercantile Exchange (CME) a racheté son rival de toujours, le Chicago Board of Trade (CBOT), pour 8 milliards de dollars. Ce mariage, qui devrait prendre forme d'ici au milieu de l'année prochaine, une fois obtenue l'approbation des autorités réglementaires, appelle tous les superlatifs.

Le nouvel ensemble, baptisé CME Group et dirigé par Craig Donohue, l'actuel patron du CME, devient en effet la plus grosse entreprise de marché cotée au monde. Avec 24,8 milliards de dollars, sa capitalisation boursière supplante le toujours hypothétique couple Nyse-Euronext (20 milliards) et Deutsche Börse (16 milliards).

Mais surtout, le rapprochement des titans de l'Illinois donne naissance au principal marché de produits dérivés cotés de la planète. Ces produits, des «futures» pour l'essentiel (contrats prévoyant la vente ou l'achat d'un actif à un prix et à une date donnés), mais aussi des options, reposent à Chicago sur une gamme d'actifs embrassant les obligations américaines, les indices actions, les devises ou des matières premières industrielles et agricoles. Ils représentent un segment de la finance qui n'en finit pas de connaître une croissance exponentielle, plus dynamique que celle des marchés d'actions au comptant. Selon la Banque des règlements internationaux (BRI), les échanges de «futures» et d'options à travers le monde se sont envolés de 13% sur un an au deuxième trimestre, à 484000 milliards de dollars.

En cumulé, les contrats échangés sur les deux marchés de Chicago frôlent les 9 millions en moyenne chaque jour (pour une valeur notionnelle de 4200 milliards de dollars), loin devant les 6 millions de contrats traités quotidiennement en septembre sur Eurex. Cette filiale à 50-50 de Deutsche Börse et de SWX, qui se prévalait jusque-là du premier rang mondial, se refusait hier à tout commentaire. Troisième de la catégorie, le Liffe, filiale londonienne d'Euronext, a pour sa part enregistré 3,1 millions de transactions quotidiennes le mois passé.

L'union du «Merc» et de son petit rival, dont des rumeurs récurrentes esquissaient les contours depuis quelque temps, a été largement saluée par la communauté des analystes pour sa pertinence stratégique et les économies qu'elle autorisera (au moins 125 millions de dollars par an d'ici à deux ans). En 2003, les deux marchés avaient déjà franchi une première étape en fusionnant leurs activités de clearing (compensation). La confirmation de leur idylle a été aussi adoubée par la Bourse. Les cours du CBOT et du CME s'envolaient de 13% et de 2,3% hier dans l'après-midi à la Bourse de New York.

Ce rapprochement remet enfin au goût du jour le rôle incontournable de Chicago, capitale historique des marchés à terme. A leur génèse au XIXe siècle, ils furent conçus pour offrir aux fermiers du Middle West les moyens de se prémunir contre les aléas des prix agricoles. Le nom originel du CME fondé en 1898, le «marché du beurre et des œufs», en atteste. Ce n'est que dans les années 1970 qu'ils commencèrent véritablement à enrichir leurs activités de contrat à terme sur les actifs financiers.