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Marco Dunand, patron de Mercuria.
© Eddy Mottaz

Matières premières

Marco Dunand: «La concentration du négoce se poursuit»

L’industrie du trading de matières premières opère avec des marges infimes. Pour les petits acteurs, il est de plus en plus difficile de se financer. Ce qui ouvre de nouvelles opportunités à ceux qui ont accès aux milliards des banques, comme les Genevois de Mercuria. Entretien avec son directeur et cofondateur, Marco Dunand

A l’automne dernier, le négociant Mercuria avançait 400 millions de dollars à Noble, un groupe de trading en difficulté. On ne sait pas encore si la maison genevoise, dont le chiffre d'affaires dépasse 100 milliards de dollars en 2017 (chiffres encore non audités), profitera d’avoir mis le pied dans la porte pour dévorer le groupe hongkongais qui peine déjà à honorer ses créances (5 milliards de dollars de pertes en 2017).

Mais l’accord illustre bien le tournant financier entrepris par les grands groupes de négoce. A l’ouverture du sommet des matières premières de Lausanne, le FT Commodities Global Summit, le directeur de Mercuria, Marco Dunand, décrit la concentration vécue par le secteur, les nouvelles sources de croissance et les défis technologiques.

Le Temps: Pourquoi prêter 400 millions de dollars à une entreprise qui semble moribonde comme Noble Group?

Marco Dunand: Nous ne leur avons pas prêté 400 millions, nous avons mis des lignes de crédit à disposition leur permettant d’acheter et de vendre du charbon sous notre contrôle. C’est une bouffée d’oxygène pour eux.

En octobre le deal était annoncé pour six mois. Allez-vous reconduire cet accord fin mars?

Je vais rester silencieux sur cette question.

On imagine vos banquiers inquiets par cette somme avancée…

Ils connaissent les risques que nous prenons et savent que nous les maîtrisons. Nous avons accès à des milliards de lignes de crédit qui nous permettent de financer nos propres transactions et, sous certaines conditions strictes, celles de tiers. Nous n’avons pas dit à Noble: «Amusez-vous avec cet argent, on se revoit dans six mois.» Chacune de leurs transactions doit passer à travers nos livres.

Nous avons une visibilité totale sur ce qu’ils achètent et vendent, ce qui nous permet de contrôler intégralement le risque. Je le souligne, ces 400 millions ne constituent pas un prêt. Nous parlons de vrais cargos naviguant sur l’eau, qui ont pu être achetés à perte ou à profit, mais dont il est possible de mesurer la profitabilité en temps réel. Nous avons également reçu du liquide en collatéral dans l’éventualité où il y aurait des pertes.

Combien êtes-vous payés pour cette prise de risque?

Ce ne sont pas des informations publiques. Chaque information donnée sur une société cotée comme Noble peut avoir un impact sur sa valeur. Il est normal, et même réglementaire, que l’on exerce une certaine retenue.

Pourquoi renflouer ce concurrent plutôt que de le racheter?

Noble a des actifs et plusieurs milliards de dettes. Pour prendre une décision comme celle-là, il faut avoir une bonne idée de la valeur de la société, faire une due diligence approfondie. C’est très complexe au niveau juridique.

Sur douze banques actives dans le trading, il n’y en a que deux qui ont couvert leurs coûts en 2017

N’est-ce pas à une banque de faire ce genre de transaction?

Il faut avoir une compréhension des flux physiques. Traditionnellement les banques n’aiment pas entrer dans le détail d’un financement si elles n'en comprennent pas les tenants et les aboutissants. Elles savent par contre comment nous fonctionnons. Malgré les faillites ponctuelles dans le secteur, elles continuent à prêter de l’argent aux sociétés qui ont une plus grande surface financière.

La profitabilité des activités de négoce de matières premières est réduite depuis quatre ans. Le cabinet de conseil Oliver Wyman a démontré que, sur 12 banques actives dans le trading, il n’y en a que deux qui ont couvert leurs coûts en 2017. L’industrie est en pleine consolidation et les banques font de même avec leurs lignes de crédit. Il est logique qu’elles soient très sélectives.

Vous anticipez donc une poursuite de la concentration?

C’est la tendance. Nos activités demandent énormément de savoir-faire et d’investissements dans la technologie et la conformité, alors même que les marges sont inférieures à un demi pour cent. C’est difficile pour les petites et moyennes structures. En cas de mauvaise année, vous vous retrouvez vite dans les chiffres rouges si vous n’avez pas de bonne diversification. Peu d’industries fonctionnent avec des marges aussi faibles.

Nous estimons que chaque année, entre deux et quatre sociétés vont sortir du marché. Pour se développer, Mercuria s’est concentré sur trois secteurs d’activité: le négoce pur, la structuration de transactions (structuring) et les investissements dans des actifs physiques de production ou logistiques comme des terminaux.

Est-ce que ces activités de structuration font de Mercuria une banque?

Non. Nous préfinançons une production à venir en anticipant un paiement. Les banques aiment qu’une société comme la nôtre puisse prendre la livraison physique, ce qu’elles ne font pas elles-mêmes parce qu’elles estiment que ce n’est pas profitable. Et l’industrie énergétique a besoin de centaines de milliards de financement.

Ces avances faites aux producteurs sont-elles importantes?

Les producteurs de schiste (ndlr, pétrole léger contenu dans des formations géologiques) américains ont un besoin croissant de liquidités. Ce sont souvent des PME qui n’ont pas accès à d’énormes lignes de crédit mais dont le bilan est solide. Avec le soutien de fonds d’investissement américains ou des banques asiatiques, nous pouvons structurer des préfinancements tout en les aidant à vendre leurs cargaisons physiques. Cela leur évite de devoir ouvrir des bureaux partout dans le monde et de prendre tous les risques commerciaux et logistiques qui vont avec.

Le retrait de BNP Paribas ou de Société Générale du gaz et du pétrole de schiste vous a-t-il ouvert des portes?

Nous ne les avons jamais considérés comme des concurrents. Le besoin de financement augmente mais ce n’est pas forcément nous qui comblons le vide. Le rôle de Mercuria, c’est de prendre les livraisons physiques de ces producteurs, d’avancer des fonds dans la mesure de nos moyens et de les aider à couvrir les risques de marché. Ils préfèrent le faire via un seul interlocuteur, même si, derrière nous, il y a un consortium de banques qui nous finance.

Mercuria serait en discussion avec les autorités américaines dans le cadre d’une garantie de prêt accordée à la société pétrolière russe Rosneft par PDVSA, l’entreprise d'Etat du Venezuela. Sa solvabilité est sujette à caution et vous prenez le risque d’enfreindre les sanctions américaines. Pourquoi?

Ce n’est un secret pour personne que le Venezuela a un besoin constant de liquidités. PDVSA emprunte aux Chinois et aux Russes et, dans un cas précis, les raffineries américaines Citgo ont été offertes en garantie. En cas de faillite de PDVSA (ce qui est peu probable), Citgo pourrait potentiellement appartenir à un groupe russe, ce qui a créé une inquiétude aux Etats-Unis. Au milieu de tout ça, certaines personnes ont cherché une solution qui pourrait faire plaisir à tout le monde.

Et quel est l’intérêt de Mercuria?

Je ne ferai pas de commentaire sur ce que l’on fait là-dedans. Mais c’est beaucoup de bruit pour pas grand-chose.

De telles affaires sont-elles typiques de ces activités de «structuring»?

Oui. De manière générale, notre savoir-faire nous permet d’apporter des solutions financières dans des situations complexes. Un milliardaire chinois s’est, par exemple, rendu dans notre bureau à Pékin. Il voulait acheter des actifs au Canada dans la production de gaz naturel pour 700 millions de dollars. Il s’intéressait à un actif du groupe britannique Centrica mais il ne parlait pas anglais et n’avait pas à sa disposition toutes les capacités pour mener à bien cet investissement. Nous l’avons aidé dans les négociations, le financement, la commercialisation du gaz et la protection contre le risque.

ChemChina s’est rapproché de votre groupe il y a deux ans et vous parlez d’un renforcement de ce partenariat au cours de cette année. Vous n’avez pas peur de devenir un pion dans le jeu d’influence mondial de la Chine?

Non. Si nous devions ouvrir une partie de notre capital, c’est pour que l’investisseur amène de la valeur et offre des synergies. C’est le cas par exemple d’un raffineur qui a d’énormes besoins d’approvisionnement, voire des opportunités d’exportation. Nous n’avons pas besoin de capital supplémentaire. En cédant de manière directe ou indirecte le contrôle de la gestion du groupe, nous perdrions l’agilité nécessaire dans notre secteur. Ce qui n’est pas envisageable.

Vous dites que vous n’avez pas besoin de capital. C’est grâce à votre accès privilégié à ces lignes de crédit?

Nous fonctionnons avec la liquidité. Notre capital est de quelque 3 milliards de dollars, ce que l’on appelle le net asset value. C’est suffisant pour obtenir le financement nécessaire à nos activités à travers le monde.

Les marges de Mercuria n'augmentent pas en fonction des sanctions internationales

Les perspectives d’une guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine vous inquiètent-elles?

Notre valeur ajoutée, c’est d’améliorer la fluidité du commerce et d’apporter des gains de productivité en trouvant des solutions. Si l’aluminium devient trop cher pour être importé, on pourrait financer un producteur aux Etats-Unis. Mais nos marges n’augmentent pas en fonction des sanctions internationales. Marc Rich (nldr, un pionnier du négoce en Suisse) était connu pour avoir fait recette en contournant les sanctions. Les grandes maisons de négoce ne fonctionnent pas comme cela aujourd’hui.

Mercuria pourrait investir dans ses propres capacités d’extraction?

Nous sommes déjà l’un des grands propriétaires indépendants de concessions de schiste argentin. Nous avons acquis 80% de Phoenix Global Resources qui dispose de beaucoup de droits de forage dans ce pays. Les marchés s’intéressent fortement aux réserves de gaz et de pétrole de l’Argentine depuis l’arrivée du président Mauricio Macri. Tous les majors y sont entrés sur les tout derniers mois. Nous l’avons fait en 2012, quand les prix du pétrole étaient au plus bas et quand le gouvernement argentin était moins amical vis-à-vis des investisseurs.

Les prix du pétrole semblent désormais stables. Y a-t-il un nouveau paradigme pétrolier?

L’OPEP et la Russie ont réussi à contrôler la production internationale (en dehors des Etats-Unis) et le niveau des prix. Ces derniers devraient remonter à terme. La demande d’énergie augmente chaque année entre 1 et 1,5 million de barils/jour (bpj) alors que la production annuelle – 100 millions de bpj – perd environ 2% par an, dû à l’épuisement naturel des forages existants. Grosso modo, il faut produire 3 millions de barils/jour supplémentaires chaque année. Le schiste et les gros projets conventionnels mis en place il y a cinq ans quand les prix du pétrole étaient élevés pourront faire l’affaire un moment. Mais c’est la grande incertitude pour l’après 2020 si d'importants investissements ne sont pas effectués aujourd’hui.

On peut même entrevoir à terme un scénario similaire dans l’électricité. Quand on aura tous une Tesla et que la blockchain, qui est très gourmande en électricité, sera plus répandue, la consommation d’électricité va irrémédiablement augmenter. La vague de froid de début mars en Europe nous a déjà amenés très près du point de rupture. On s’est même remis à produire de l’électricité à partir de fioul. Une semaine de plus et c’était la panique générale.

Mercuria est présent sur le marché des certificats d’émissions de carbone. Comment se porte-t-il?

C'est un marché important. Nous avons fait le choix de construire une expertise importante pour apporter notre pierre à la transition vers une économie moins carbonée. Aujourd’hui ce marché est moribond. Dans le cadre du système européen de négoce de certificats, nous avions par exemple financé un projet de génération de gaz à partir d’une décharge à São Paulo. Les certificats obtenus ont été revendus en Europe et intégrés au marché. Depuis, cette coopération internationale rencontre moins de soutien et l’intérêt pour ce genre de projets a disparu. Les règles ont été modifiées en cours de route, c’est un problème récurrent. Les entreprises ne peuvent investir du temps, de l’argent et du savoir-faire dans ce processus sans continuité réglementaire.

En revanche, d’autres initiatives voient le jour. Les règles imposant la réduction du taux de soufre dans le fioul pour navires semblent être en train de bien marcher. Nous finançons des scrubbers [filtres réduisant la pollution] pour les propriétaires de navires. C’est une activité en croissance pour nous. Mais à nouveau, s’il y avait une trop grande incertitude, personne ne se lancerait dans un truc qui ne va pas marcher. La transition ne fonctionnera que si la visibilité à terme est assurée.

L’année dernière vous annonciez développer des solutions blockchain pour le négoce avec dix sociétés partenaires. Où en êtes-vous?

Le premier contrat reposant sur la blockchain a été conclu l’année dernière, mais il est très difficile de prédire à quel moment cela pourra être commercialisé. Ces smart contracts, qui remplaceront les Bill of lading (titres de propriété), doivent être flexibles pour être intégrés dans tous les systèmes informatiques des sociétés partenaires. Cela prend du temps. Notre premier résultat, c’est d’être parvenu à rassembler certains acteurs du marché autour d’un projet commun, un consortium qui développera des solutions pour notre industrie.

Le premier objectif de ce groupe est de travailler ensemble sur les termes et conditions des contrats afin de parvenir à une certaine standardisation des procédés. Cela amène une rationalisation de la manière dont nous travaillons et bénéficiera à l’ensemble de la profession. Il y aura plus de transparence et moins de vols. L’année dernière, on a souffert d’un vol à grande échelle de métaux en Chine, une fraude basée sur de faux documents. La blockchain peut résoudre ce problème.

Que pensez-vous des conditions-cadres en Suisse?

Je m’inquiète du retard que nous prenons au niveau de l'apprentissage du code informatique. Au Canada, les enfants commencent dès 7 ans. La Suisse reste un pays high-tech, mais il y a une certaine inertie au niveau de l’instruction publique. Ce serait dommage de devoir importer tous nos codeurs. Pour l’instant, nos centres de codage sont à Londres, tout simplement parce que c’est là qu’on trouve le plus de gens compétents.

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