Est-ce que la pharma doit changer de modèle économique? Cette question rejaillit au gré des épidémies, d’Ebola en Afrique en 2014 au SRAS en Chine en 2003 en passant par le MERS dans la péninsule Arabique il y a trois ans. Avec le nouveau coronavirus, SARS-CoV-2, elle réapparaît plus inévitable encore.

Les entreprises pharmaceutiques sont critiquées parce qu’elles délaisseraient les champs moins rentables, comme les maladies infectieuses et les bactéries multirésistantes, deux menaces pourtant croissantes pour l’humanité.

La Suisse se targue d’être un pôle pharmaceutique majeur, mais aucun groupe helvétique ne figure sur la liste de l’OMS des candidats à un vaccin contre le Covid-19, relève dans ce cadre Swissinfo. Novartis? Le groupe rhénan a vendu sa division consacrée aux vaccins en 2014 et n’a plus de laboratoire spécialisé dans les antiviraux. Seul Roche se démarque, sur le front des diagnostics.

Vers des partenariats public-privé

Signe qu’il y a un problème? Les réactions sont contrastées. «L’industrie pharmaceutique a réduit ses investissements sur les enjeux de santé publique mondiaux, comme les maladies infectieuses, les résistances aux antibiotiques et sur les risques de pandémies», estime Joelle Tanguy, directrice des affaires extérieures de la Drugs for Neglected Diseases Initiative (DNDi), une organisation de recherche à but non lucratif.

«Les investissements des Etats visent souvent plus à soutenir la recherche et l’industrie nationales qu’à s’assurer que ces dernières répondent aux besoins du secteur public au niveau mondial. L’échec est d’abord politique», dénonce-t-elle.

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«Si on trouve un vaccin, qui décidera qui en bénéficiera en priorité? interroge Joelle Tanguy. L’incident de CureVac illustre les limites de la gouvernance globale pour la R&D en matière de santé publique.» La Maison-Blanche aurait offert 1 milliard de dollars à un laboratoire allemand, CureVac, contre un accès exclusif au vaccin contre le Covid-19 sur lequel il travaille, selon le journal allemand Die Welt am Sonntag (une information que CureVac conteste).

«Le secteur public doit recouvrer la possibilité de produire lui-même, ou de réquisitionner la production d’un vaccin face à une priorité de santé publique qui n’intéresse pas suffisamment la pharma», estime de son côté Patrick Durisch, enquêteur de l’ONG Public Eye.

«Modèle économique très difficile»

«Le modèle économique pour les maladies infectieuses est très difficile», relève Patrick Aebischer. Pour l’ancien président de l’EPFL, le SRAS et le MERS ont pu décourager les pharmas qui se sont mobilisées pour trouver un vaccin: l’épidémie s’étant dissipée, elles ont cessé leurs recherches. Pour les antibiotiques, on réserve les nouvelles molécules pour les traitements de dernier ressort, après que tous les autres antibiotiques ont échoué, afin de ne pas induire trop vite une résistance à la nouvelle entité chimique. S’y retrouver économiquement, ce n’est pas évident non plus, selon Patrick Aebischer.

«Les maladies infectieuses nécessitent un nouveau modèle économique où les Etats participent au coût de développement des nouvelles thérapies et assurent une base économique à ces développements, estime Patrick Aebischer. Vu l’impact économique que la pandémie actuelle aura, cela ne devrait pas être trop difficile de développer un partenariat public-privé en y associant les grandes fondations philanthropiques globales, telles que la CEPI, que les Etats pourraient financer.»

Genève, pôle mondial

La CEPI? La Coalition for Epidemic Preparedness Innovations fait partie des initiatives visant à pallier les carences. Créée en 2017, elle promeut les partenariats public-privé pour accélérer la recherche de vaccins contre les maladies infectieuses. Cette organisation norvégienne reçoit actuellement un grand soutien, mais elle n’intervient pas au-delà de la phase des essais cliniques; elle ne peut ni garantir l’accès des soins aux plus vulnérables ni imposer un modèle durable de production pour la santé mondiale.

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D’autres mesures ont été prises, avec la création de nombreuses organisations basées à Genève. La Gavi Alliance (fondée en 2000) facilite l’accès aux vaccins dans des pays en voie de développement, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme (2002) finance les traitements et la DNDi (2003) développe des médicaments pour des maladies négligées, alors que la Global Antibiotic Research and Development Partnership (2019) veut faire face aux infections sans traitements.

L’OMS, également établie à Genève, a réuni des scientifiques pour définir des axes de recherche communs, qui ont facilité le partage par les Chinois du génome du nouveau coronavirus. Cela a permis aux chercheurs du monde entier de démarrer rapidement la recherche en vue d’un vaccin, souligne Thomas Cueni, directeur de l’IFPMA. Depuis 2016, cette faîtière de l’industrie pharmaceutique mondiale, basée à Genève, chapeaute une initiative dans le domaine des résistances aux antibiotiques.

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«Le test ultime»

La pharma délaisse les champs moins rentables? «Le diagnostic est réducteur, les entreprises sont actives dans le développement de médicaments antiviraux, de vaccins et de dispositifs médicaux dans ce domaine», selon Cécile Rivière. La porte-parole de l’association Interpharma rappelle que, selon l’OMS, les cardiopathies ischémiques et les accidents vasculaires cérébraux continuent de tuer plus que la maladie infectieuse la plus mortelle. «Il est important d’assurer une coordination internationale, particulièrement en période de crise», ajoute Cécile Rivière.

Des entreprises, comme Gilead ou AbbVie, mènent des essais cliniques pour vérifier si des antiviraux déjà existants fonctionnent contre le Covid-19, souligne Interpharma. Mardi, Novartis a annoncé avoir mis 20 millions de dollars sur la table pour aider les communautés touchées par le SARS-CoV-2 et s’être associé avec des organisations de renom pour renforcer la R&D vis-à-vis du virus.

«Le Covid-19 est le test ultime pour voir si les sociétés pharmaceutiques pourront enfin devenir des partenaires à part entière dans un partenariat public-privé pour développer le plus vite possible un vaccin qui pourrait sauver un nombre incalculable de vies», conclut dans une chronique du New York Times Gerald Posner, l’auteur d’un livre à paraître très critique vis-à-vis du modèle d’affaires de la pharma.