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Mariam Almaszade patronne de Socar Trading.
© Eddy Mottaz / Le Temps

Pétrole

Mariam Almaszade: «La base de talents pour le trading est bien meilleure à Genève»

La nouvelle patronne de Socar Trading veut recentrer les fonctions clés de son entreprise à Genève. Et changer de stratégie après une période délicate

C’est une sensation dans le monde des matières premières genevois. Pour la première fois, un négociant en pétrole de grande taille sera dirigé par une femme.

Mariam Almaszade est devenue au début du mois la patronne de Socar Trading, filiale suisse de la société d’Etat qui vend le pétrole d’Azerbaïdjan. L’entreprise compte une centaine d’employés à Genève et a engrangé plus de 45 milliards de dollars de revenus en 2017. Selon des rapports de consultants (BCG et Wood Mackenzie), elle se vante d'avoir rapporté quelque 360 millions de dollars de profits additionnels par an à l'Azerbaïdjan sur la vente de son pétrole depuis sa création en 2009.

Mère de quatre enfants, sa nouvelle dirigeante est, de l’avis de ceux qui la connaissent, «un personnage» – à la fois carrée, énergique et bosseuse. L’ancienne avocate azéri-suisse connaît parfaitement les rouages de la fiscalité helvétique et a dirigé Maddox, petit trader pétrolier possédé par un Azéri, qui a connu une forte croissance depuis quelques années.

La nouvelle dirigeante arrive dans un contexte agité. Selon des connaisseurs de l’entreprise, Socar Trading a connu une expansion trop rapide et pas toujours maîtrisée ces derniers mois, ce qui a entraîné des pertes et les départs de plusieurs traders. Pour sa première interview, Mariam Almaszade met les choses au point.

Le Temps: Il y a eu récemment des rumeurs sur Socar Trading, évoquant le départ de dizaines de personnes et des pertes importantes liées au desk fioul lourd. Qu’en est-il réellement?

Mariam Almaszade: Rien de spécial ne s’est passé. Mais la société s’est rendu compte qu’il est temps d’optimiser nos structures et de se concentrer sur nos atouts stratégiques. Mon prédécesseur au poste de directeur général, Arzu Azimov, était là depuis longtemps, il fallait peut-être une nouvelle personne. Quand il y a des changements, c’est normal que le marché se pose des questions. Mais il faut faire attention avec ces bruits. A Genève, ce ne sont pas 30 personnes qui sont parties, mais quatre traders rattachés au desk fioul lourd (fuel oil). C’est un domaine dans lequel nous sommes forts mais où nous comptons fortement réduire la voilure d’ici la fin de l’année. On privilégie les produits légers, le gaz naturel liquéfié (LNG), les énergies propres. C’est un choix naturel.

Mais qu'en est-il des rumeurs faisant état de nombreux départs?

Il n’y a pas eu de vague de départs. Mais nous allons sans doute optimiser notre structure. On va aussi engager des gens. Nous avons fermé notre bureau de Tallinn début juin, et là ce sont 14 personnes qui sont concernées. Ce bureau avait été ouvert en 2017 pour externaliser les fonctions de support, mais je ne crois pas à la création d’un centre de services artificiel, détaché du trading. La gestion des risques et les finances, en particulier, doivent rester à Genève, car c’est ici qu’on trouve des gens compétents. La base de talents y est bien meilleure qu’à Tallinn.

Stratégiquement, on voit peu d’intérêt à rester dans le mazout. On choisit nos batailles. D’ici à la fin de l’année, notre présence sur ce marché sera minimale

Les pertes que les rumeurs vous attribuent sur le marché du fioul lourd sont-elles réelles?

Ces rumeurs sont exagérées, la grande majorité des volumes étant hedgés [couverts par des produits financiers à terme, ndlr]. Simplement, il n’y avait plus d’avantage à garder d’aussi grosses positions dans le fioul lourd et à investir massivement sur ce produit à la veille de 2020 [date d’introduction des nouvelles règles de l’Organisation maritime internationale limitant la teneur en soufre de ce carburant très polluant, dont le prix devrait chuter, ndlr]. Stratégiquement, on voit peu d’intérêt à rester dans le mazout. On choisit nos batailles. D’ici la fin de l’année, notre présence sur ce marché sera minimale.

Quelle est votre mission à la tête de Socar Trading?

Il faut tout simplement que l’entreprise reste compétitive d’ici trois, cinq ou dix ans. Et pour cela, il faut lancer certains processus dès aujourd’hui. Il faut faire en sorte de prendre toutes les mesures nécessaires en termes de compliance, par exemple. La Suisse est encore assez libre sur ce plan mais il faut être prêt, avoir le personnel là où il faut. On va sans doute concentrer notre informatique à Londres et recentrer les fonctions de contrôle, de gestion des risques et de finances à Genève. Le négoce de matières premières est de plus en plus dépendant des technologies de l'information (IT), de plus en plus digitalisé. La façon dont vous conservez vos données et dont vous les communiquez à vos bureaux, les conditions que vous obtenez des banques, c’est tout cela qui aujourd’hui fait l’avantage compétitif d’une société de trading. C’est dans l’ensemble de ces fonctions qu’une société peut faire la différence. Votre marge, elle se fait parce que vos systèmes internes sont moins chers et plus performants. Le marché est devenu très compétitif, le trading simple ne marche plus.

Le fait que notre actionnaire soit une société d’Etat exige peut-être plus de rigueur. On ne peut pas se permettre de prendre les mêmes risques que nos concurrents

Vous êtes la première femme à diriger une grosse société de négoce pétrolier à Genève. Comment êtes-vous arrivée à ce poste?

J’ai mis en place plusieurs sociétés de négoce à Genève depuis 2001. J’ai également dirigé une autre société de trading pétrolier très présente en Russie [Maddox, ndlr]. Je suis Suisse et Azérie. Je travaille ici depuis bientôt vingt ans. C’est la combinaison de ma double nationalité et de mon parcours de juriste, de mes contacts avec le système administratif suisse, qui ont fait que j’ai été nommée à ce poste. J’ai une compréhension assez profonde de la façon dont on doit structurer une société de trading, en termes de rulings fiscaux, de transfer pricing, de compliance, etc.

Le fait d’être la première femme à ce niveau dans un univers très masculin, ça vous fait quelque chose?

Je suis juste l’exception qui confirme la règle. Au départ, quand j’étais très jeune, j’ai peut-être dû travailler deux fois plus pour convaincre. Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Les gens n’ont jamais évoqué le fait que je sois une femme comme un problème et ça ne m’a jamais porté préjudice, en tout cas pas à Genève. J’ai toujours eu les épaules assez fortes pour supporter ce que je devais supporter. Je suis aussi très maniaque et très «workaholic»!

Socar, votre société mère, est une entreprise d’Etat souvent considérée comme la machine à cash du régime azéri. Votre désignation est-elle un choix politique? Quel est votre mandat vis-à-vis de l’Azerbaïdjan?

Je ne suis absolument pas politique. Le fait que notre actionnaire soit une société d’Etat exige peut-être plus de rigueur. On ne peut pas se permettre de prendre les mêmes risques que nos concurrents. L’avantage, c’est que nous pouvons compter sur un flux régulier de pétrole «azéri light», dont la majeure partie des revenus et autres dividendes sont reversés à l’Etat d’Azerbaïdjan et à notre maison mère, en conformité avec toutes les règles applicables en la matière. Mais nous pouvons bâtir une stratégie autour de ces volumes. Notre mandat, c’est de valoriser au mieux ce brut très léger et qui peut donc être très facilement raffiné, y compris par les plus anciennes raffineries. On va aussi servir de la façon la plus efficace la nouvelle raffinerie Star qui va ouvrir en Turquie, qui appartient à Socar et qui est la plus grande raffinerie ouverte en Europe depuis vingt ans. Il serait absolument faux de voir la société à Genève comme une machine à cash pour le gouvernement, mais nous devons gagner de l’argent et j’espère que nous sommes un bon investissement pour l’Etat d’Azerbaïdjan. Les revenus que nous versons à sa trésorerie ont d’ailleurs augmenté de façon exponentielle.


Profil

26 avril 1977 Naissance à Bakou, URSS, aujourd'hui capitale de l'Azerbaïdjan

1996 Premier travail à la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (IFRC) à Bakou

1998 Arrivée à Genève

7 décembre 1999 Naissance de son premier fils

2015 Obtient la nationalité suisse 

Juin 2018 Devient patronne de Socar trading

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