Déjeuner avec Maria-Pia Victoria-Feser

La pasionaria des statistiques

La doyenne de la nouvelle Faculté d’économie et de management de l’Université de Genève décrypte le monde en données

Cette fille d’ouvriers veut inscrire le savoir dans la «Cité», qui lui a beaucoup donné

Elle a choisi le Café du Marché, devant la plaine de Plainpalais, à Genève, avec ses lampes ovoïdes et son mobilier de vieux bistrot parisien. Nous sommes à un jet de pierre d’Uni-Mail. La doyenne de la nouvelle Faculté d’économie et de management de l’Université de Genève, Maria-Pia Victoria-Feser, arrive à l’heure, d’un pas énergique. «Enfin, faire autre chose que de l’administratif», lance-t-elle, avant de commander un Coca avec des glaçons. «Par quoi commençons-nous? Il y a tant de choses à raconter!» s’inquiète cette fille d’ouvriers immigrés. «Pas de mes racines, sauf si c’est mis en contexte pour expliquer mon travail actuel», souhaite la docteure en statistiques, qui a grandi dans le quartier de la Servette, élevée par une famille hispano-italienne.

Il faut hausser la voix pour passer les commandes dans ce restaurant plein aux trois quarts, et ­Maria-Pia Victoria-Feser enchaîne sur «sa» faculté, inaugurée à la fin de septembre, et sur ses projets. Elle s’intéresse au management, mais avoue ne pas avoir d’expérience en la matière. Elle confesse son besoin de concepts: il lui faut «d’abord comprendre les choses globalement, avant d’aller dans le détail», dit cette ancienne de la London School of Economics, où elle fut doctorante.

Au sujet de sa faculté – elle dit «Gee-SM», pour Geneva School of Economics and Management – la Genevoise ne tarit pas de louanges. «Nous avons réussi à créer à l’interne quelque chose qui peut rendre jaloux. Les gens sont motivés. Cela se met en place au niveau international, et je vais bientôt arriver à saturation en termes d’accords avec des universités.» Le riz avec gambas de Maria-Pia Victoria-Feser refroidit un peu.

En poste depuis février 2014, l’ancienne professeure de statistiques à HEC s’occupe des relations avec la «Cité», mot-valise qu’elle affectionne. Elle additionne les lunchs avec des gens qui comptent. «Nous ne voulons pas observer les choses depuis une tour d’ivoire», dit-elle en recommandant des glaçons. La faculté a invité des acteurs de la Cité, donc, à participer à un comité consultatif. Y siègent par exemple: la vice-directrice de MSF Suisse, Susanna Swann; le chef économiste de l’OMPI, Carsten Fink; ou encore Cristina Bagnoli, analyste chez Pictet.

Et le passé? La veille, elle a reçu une lettre d’une ancienne maîtresse. «Elle m’a rappelé la petite fille avec ses bottes et son ciré que j’étais. Elle m’a dit que j’étais alors une force de rassemblement dans la classe. C’était une adepte de la méthode Freinet, qui permettait aux leaders de prendre des initiatives.» Quand Maria-Pia est arrivée à l’école enfantine, elle ne parlait pas un traître mot de français, lui a rappelé sa mère il y a peu. La doyenne n’en a aucun souvenir. «Je n’ai jamais ressenti de xénophobie, ou de discrimination fondée sur le genre. L’école a été une soupape de liberté, alors que mes parents travaillaient et faisaient face à des contraintes assez dures. Le cercle familial n’était pas un lieu de débats. Genève m’a beaucoup donné et c’est à mon tour de rendre», promet cette mère de trois enfants.

Les statistiques s’invitent dans le menu. Maria-Pia Victoria-Feser, dont la spécialité est le développement de méthodes pour les sciences sociales, est intarissable. «On pense à l’Office fédéral de la statistique et aux données, mais ce n’est pas ça, prévient la docteure. C’est une science qui utilise l’outil mathématique pour construire des algorithmes permettant aux utilisateurs de tirer un maximum d’information des données. Il s’agit de définir, par exemple, quels sont les facteurs de risques entraînant une faillite. Et, si possible, de développer des outils applicables dans plusieurs champs du savoir, comme en génétique par exemple.» Elle décrit une époque où l’accès aux données est si aisé qu’il déborde quasiment les chercheurs.

Maria-Pia digresse volontiers sur les plats mitonnés par sa mère italienne, entre oies farcies et tripes à la sicilienne. «Il fallait manger!» Mais nous l’amenons sur les réseaux sociaux, sa page LinkedIn étant quasiment vide. «On m’a déjà fait la remarque: j’ai de la peine à suivre avec cela et j’ai demandé de l’aide en interne», répond la doyenne, qui avoue «avoir abandonné son profil numérique après 30 secondes d’énervement». Maria-Pia s’ennuie vite mais ne se démonte pas. «Ma valeur académique est reconnue au niveau international, comme il se doit pour un professeur, et ce n’est pas une page Facebook qui fera la différence, bien au contraire», se défend-elle. Le Marché s’est presque entièrement vidé et les glaçons ont fondu.

C’est l’heure de conclure sur la difficile scission de la Faculté des sciences économiques et sociales en deux nouvelles entités, celle de l’économie et du management et celle des sciences de la société. La doyenne enrage contre les «attaques de la presse» développées avant que l’Université décide de communiquer sur ce projet, en octobre 2013. Il fut question dans quelques articles, dit-elle, de papiers au sujet d’une faculté purement axée sur l’économie et la finance, détachée des préoccupations sociales.

«Il faut arrêter avec les procès d’intention», argumente la nouvelle doyenne, qui convoque une époque où elle se promenait avec des dread­locks et rappelle des voyages au Brésil dans le cadre de projets de développement. «D’ailleurs, à la GSEM, le niveau socio-économique des étudiants est plus bas qu’en Faculté des sciences de la société.»

Pourquoi un accouchement si difficile pour cette faculté? Les diatribes au sein de l’alma mater, estime la doyenne, ont eu pour base non des motifs «idéologiques», mais plutôt «culturels et personnels», dit-elle, sans plus de détails. Maria-Pia Victoria-Feser évoque le désir d’ascension sociale, qui influence le choix d’un cursus universitaire. «A mon époque, il y avait du travail et nous visions la science. La génération actuelle est très préoccupée. Elle cherche du «professionnalisant». Mais il faut trouver un équilibre entre ces deux aspirations.»

«Le niveau socio-économique de nos étudiants est plus bas qu’en Faculté des sciences de la société»