En entreprise, on parle souvent chiffres, projections, budget. Mais de la solitude qui ronge les collaborateurs entre deux baies vitrées, avalant face à un écran brillant des repas tristes comme un régime sans sel, on parle peu. Et on a tort, nous dit Marie Schneegans.

La Lausannoise de 24 ans s’est donné comme objectif de rendre les gens plus heureux au travail, et a imaginé plusieurs innovations dans ce but. En 2015, elle a lancé une révolution taillée sur mesure pour les grands groupes: l’application Never Eat Alone, qui permet aux employés d’une même entreprise de se retrouver pour partager leur repas en fonction de leurs centres d’intérêt, tous services confondus. Après avoir su convaincre d’énormes institutions (le CHUV, le MIT) et la moitié des groupes du CAC 40 (notamment BNP Paribas, Danone ou encore L’Oréal), Marie Schneegans récidive aujourd’hui avec un nouveau projet, Workwell, qui englobe et dépasse Never Eat Alone.

Lire aussi: L’innovation a sa plateforme dédiée

Cette deuxième application, pensée pour et adoptée par des géants du type American Express ou le groupe d’immobilier commercial Unibail-Rodamco, vise à centraliser tous les services utiles aux collaborateurs: salles de séance, petites annonces, covoiturage, conciergerie, cours de sport et – bien sûr – les pauses de midi entre employés. Tout cela peut sembler fort banal, mais il faut croire que personne n’y avait pensé avant.

Un impact sur le plus grand nombre, et vite

Pour nous en parler, la jeune entrepreneuse nous reçoit au Beau-Rivage Palace, nous accueille avec un sourire XXL désarmant de spontanéité et souligne qu’elle a pris la liberté d’inviter un de ses collaborateurs à participer à son interview pour le former à la communication. A peine assise, elle commande, présente, briefe, bref: transpire l’aplomb sans que jamais ne s’y mêle la prétention. Marie Schneegans intrigue, et son énergie atypique convainc. Elle le sait. «Dans la vie, je m’en suis toujours sortie grâce aux examens oraux. Je suis dyslexique: l’écrit n’a jamais été mon fort, j’étais une élève moyenne. Mais j’ai appris à compenser à l’oral.»

Quand j’étais petite, je voulais être présidente de la Suisse. […] Mais la politique m’a semblé trop lente et inefficace pour changer le monde


La Suissesse a grandi dans une famille soudée, mobile au gré des mutations professionnelles de son père, cadre chez Manor. Des rives du lac Léman aux vaches d’Engelberg (canton d’Obwald) en passant par Saint-Gall et Zurich, cet incessant déracinement l’a poussée à la sociabilité. De sa mère, infirmière, elle a hérité le volontarisme. «Quand j’étais petite, je voulais être présidente de la Suisse. Je voulais avoir un impact sur les gens, c’est ce qui me rend heureuse. Mais la politique m’a finalement semblé trop lente et inefficace pour changer le monde.» Elle s’oriente donc vers des études de business.

Lire également: Neuf entreprises suisses s’allient pour proposer une identité numérique

Chez UBS, une prise de conscience

A 17 ans, elle est admise à HEC Saint-Gall. Elle y passe exactement un jour, avant de décider, au grand désespoir de ses parents, que cette voie n’est pas la sienne. «Je me voyais mal rester dans un milieu aussi fermé, socialement uniforme. Je n’y retrouvais pas mes valeurs. J’ai fait une vraie crise d’adolescence et j’ai suivi mon intuition: je suis allée à Paris, pour faire du mannequinat.» Je vous demande pardon? «Oui, du mannequinat.» Il se trouve qu’un agent lui avait tendu sa carte un jour, au cas où le milieu l’intéresserait. Une parfaite opportunité d’expatriation, le temps de prendre l’air et de faire le point. «J’ai fait de très belles rencontres. Mais je m’en suis rapidement lassée.» Le monde l’intéresse plus que la mode.

Alors que faire, à 20 ans, quand on veut faire une différence? Elle voyage, apprend à méditer, s’intéresse à la microfinance, s’inspire des trajectoires de quelques entrepreneurs croisés au gré de ses pérégrinations. Et décide de rester à Paris, où elle reprend ses études de commerce à l’Université Paris-Dauphine. En dernière année, elle atterrit en stage chez UBS à Zurich. Une expérience qui va changer sa vie, tant elle est mauvaise: c’est dans la solitude partagée de l’open space qu’émerge l’idée de Never Eat Alone. Pour la réaliser, elle s’associe à son ami et mentor, le «geek» Paul Dupuy. Avec tout le respect dû au terme, bien entendu.

Tolérance zéro pour le découragement

Dès l’obtention de son diplôme, elle travaille d’arrache-pied à ce nouveau projet. Pour convaincre les plus grandes entreprises d’acheter la licence de son application (c’est ainsi qu’elle est financée, l’application étant ensuite offerte aux employés), il a fallu une bonne dose de culot. Il se trouve que Marie Schneegans n’en manque pas.

«Quand on me claque la porte au nez, je passe par la cheminée. Je sais que ça va marcher, je me concentre sur l’objectif et je ne laisse aucune place au découragement.» On ne va pas se mentir: dans ses locaux parisiens où elle travaille désormais au développement technique et commercial des deux applications, il y a des crises de larmes, de nerfs. «Mais c’est bien, les larmes. Je pleure souvent: pourquoi s’en cacher?» Invariablement, la détermination l’emporte. La jeune femme emploie désormais 23 personnes à Paris.

De quoi rêve-t-elle aujourd’hui? «De plein de choses. D’un monde meilleur où les gens se lèvent avec le sourire. De simplifier la vie de millions de personnes. D'entrer en bourse.» Dans cet ordre-là.


Profil:


1993: Naissance à Lausanne.

2011: Expatriation à Paris.

Septembre 2015: Lancement de l’application Never Eat Alone.

Septembre 2017: Lancement de l’application Workwell.