Avant tout, la Banque centrale européenne (BCE), lors de sa réunion du Conseil des gouverneurs jeudi à Francfort, a posé le cadre: la zone euro est exposée à une faiblesse de plus longue durée que prévu. En cause, la chute continue du commerce international et un environnement d’incertitudes mondiales prolongées. Dès lors, elle a revu à la baisse ses prévisions de taux de croissance, pour la deuxième fois cette année, à 1,1% en 2019, 1,2% en 2020 et 1,4% en 2021. «Les risques de récession sont faibles, mais ils augmentent», a d’emblée prévenu son président, Mario Draghi. Dans ces circonstances, la BCE ne pouvait que sortir le grand jeu.

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Trois mesures phares font partie de l’arsenal. En premier, le taux directeur, plus particulièrement le taux de dépôt qui concerne les liquidités excédentaires des banques et qui est déjà négatif, a été baissé de -0,10% à -0,50%. Suivant l’exemple de la Banque nationale suisse, la BCE introduit un système de taux par paliers pour alléger la charge d’intérêt pour les banques. L’an dernier, ces dernières ont payé environ 7,5 milliards d’euros d’intérêt à la BCE.

«Aussi longtemps que nécessaire»

Ensuite, la BCE a réactivé son programme de rachat de dette publique et privée à hauteur de 20 milliards d’euros par mois. Cette mesure d’assouplissement monétaire avait été déployée en mars 2015 jusqu’à décembre 2018. Pendant cette période, elle a accumulé 2600 milliards d’euros dans son bilan. Autrement dit, elle a remis cette manne en circulation. La mesure anti-crise entrera en vigueur dès le 1er novembre et «durera aussi longtemps que nécessaire».

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Enfin, la BCE entend lancer une troisième série de prêts aux banques à des taux très favorables dans le cadre du programme dit «TLTRO». Son objectif est de pousser ces dernières à prêter à leur tour cet argent à l’économie réelle ainsi qu’aux ménages.

«Les mesures annoncées par la BCE correspondent à nos attentes, commente Gilles Prince, CIO de la banque Edmond de Rothschild à Genève. La BCE a surtout montré sa détermination à poursuivre autant qu’il le faut une politique monétaire pour satisfaire les attentes d’inflation et la stabilité des prix, ce qui sont ses premières fonctions.» Selon lui, la politique monétaire accommodante se justifie par les risques de ralentissement qui guettent la zone euro.

Choc d’offres

A ce propos, Sabrina Khanniche, économiste senior chez Pictet Asset Management à Genève, relève que le président de la BCE a, comme jamais auparavant, insisté sur le rôle des politiques fiscales dans la relance économique. En effet, sans nommer l’Allemagne, Mario Draghi a demandé aux Etats ayant une marge de manœuvre d’entreprendre des dépenses publiques pour donner une impulsion à l’activité économique dans la zone euro.

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«A la lumière des risques qui pèsent sur la croissance, il veut lutter contre le choc d’offres qui frappe le secteur manufacturier», renchérit Sabrina Khanniche. Elle fait encore remarquer que la BCE n’a pas inclus dans ses prévisions d’inflation révisées à la baisse les retombées négatives d’un Brexit sans accord ou encore d’une escalade de la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine.

Doutes

«Par contre, tout espoir d’assouplissement fiscal important nous semble prématuré malgré les injonctions exprimées par Mario Draghi, affirme pour sa part Alan Mudie, Global CIO de la Société Générale Private Banking à Genève. Il faudrait une dégradation économique plus importante que celle prévue par les économistes de la BCE pour pouvoir tabler dessus.»

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Dans le même registre, Valentin Bissat, économiste stratège chez Mirabaud Asset Management, dans une note écrite, dit douter que «ces mesures soient suffisantes à elles seules à augmenter le regain attendu d’inflation».

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Alors que, dans l’ensemble, les analystes affirment que les annonces de la BCE correspondent aux attentes des marchés, ces derniers ont terminé la séance de jeudi certes en vert, mais pas de façon plus exubérante. Du reste, la faible hausse en Asie, puis en Europe, était imputée plutôt à un répit dans la guerre commerciale, accordé tant par les Etats-Unis que par la Chine.