Baisse des taux d’intérêt, élargissement du programme d’assouplissement monétaire et programme de prêts aux banques particulièrement incitatif. A l’issue de la réunion du Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE), son président Mario Draghi a affirmé que ces mesures s’imposent pour relancer l’activité au sein de la zone euro et pour ramener l’inflation à un niveau proche de la cible de 2%. Il a rappelé que les conditions extérieures – ralentissement de l’économie mondiale, baisse des exportations européennes et instabilité sur les marchés financiers – vont continuer à grever sur l’évolution de la zone euro. La BCE en a tenu compte et a révisé sa prévision de croissance à la baisse, à 1,4% pour 2016, contre 1,7% prévu initialement.

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La première mesure concerne la baisse de son taux directeur central à zéro, une première. Le taux qui rémunère les dépôts des banques auprès de la BCE est passé de -0,02 à -0,04%. Ce qui, selon Mario Draghi constitue une incitation aux banques de prêter de l’argent au lieu de le placer en dépôts. Le patron de la BCE a rejeté l’idée que la politique des taux négatifs puisse affecter la santé des banques. Une crainte exprimée à maintes reprises ces dernières semaines.

«La BCE est restée enfermée dans sa logique selon laquelle les ménages et les entreprises emprunteront plus parce que les taux sont bas», analyse Eric Dor, directeur des études économiques à l’IESEG School of Management à l’université de Lille. Selon lui, les entreprises sont déjà très endettées et ne voudront pas augmenter la charge. Il ajoute que la politique de taux d’intérêt bas se fait au détriment des caisses de pension et une partie de la population, les retraités en particulier, qui comptent beaucoup sur les intérêts.

La BCE a aussi décidé d’élargir son programme d’assouplissement monétaire qui a débuté il y a une année. D’une part, elle a augmenté le rachat mensuel d’obligations publiques et privées, de 60 à 80 milliards d’euros jusqu’en mars 2017 et au-delà si nécessaire. Désormais, elle pourra aussi acquérir les obligations de grandes entreprises privées. Pour Gregory Claeyes, économiste à l’institut Bruegel, centre de recherches et d’analyses économiques à Bruxelles, la BCE est allée au-delà des attentes pour atteindre ses objectifs. Toutefois, il fait remarquer que la banque sait que ces mesures ne seront pas suffisantes, d’où ses appels aux Etats aux surplus budgétaires, à donner en parallèle une impulsion à l’économie.

Troisième mesure: la BCE a lancé son arme anti-crise dit le LTRO (Long Term Financing Operation). Elle en avait fait usage une première fois en 2013. Il s’agit de prêter aux banques à un taux d’intérêt zéro afin que celles-ci prêtent, à leur tour, à l’économie réelle. «Son objectif est de venir en aide aux entreprises en passant par les banques», explique Gregory Claeys. Pour sa part, le professeur Eric Dor est sceptique. «Les banques européennes et françaises disposent déjà de grandes réserves, dit-il. A la limite, la BCE rend service aux banques d’Europe du Sud qui ont elles-mêmes besoin de liquidités.»

Christopher Dembik, chef économiste à la banque Saxo à Paris, se félicite des mesures annoncées par Mario Draghi. En revanche, il craint que la BCE ait maintenant brûlé toutes ses cartouches. «Que fera-t-elle si la BCE ne gagne pas la bataille contre l’inflation?», se demande-t-il. Anticipant des critiques, Mario Draghi avait, lors de sa conférence de presse, déclaré que le statu quo n’était pas une option. «Une politique de «non à tout» aurait conduit à une déflation dangereuse», avait-il dit.

Le président de la BCE n’a toutefois pas convaincu tout le monde. Les places financières européennes ont terminé la journée dans le rouge.


Le franc est soumis aux décisions européennes

Un jour avant les annonces de la Banque centrale européenne (BCE), mercredi en fin de journée, le franc avait repassé la barre des 1,10 franc pour un euro. Il aura suffi à Mario Draghi, président de la BCE, d’annoncer une baisse de taux d’intérêt et une rallonge à son plan de rachat d’actifs pour que le franc se renforce à nouveau et retrouve les 1,0929. Avant de se stabiliser à nouveau à 1,10 en fin de journée.

Depuis le début de l’année, le franc est resté relativement stable, naviguant autour des 1,10. Et ce, malgré les turbulences boursières des premières semaines. Pour autant, la Banque nationale suisse considère qu’il ne faut pas baisser la garde.

Les chiffres publiés par l’institution montrent d’ailleurs qu’elle a pu injecter plusieurs milliards de francs depuis janvier pour éviter un renforcement du franc. «La BNS a donné un coup de pouce avec des achats d’euro ciblés pour affaiblir le franc ou, au moins, le maintenir à un niveau stable», explique Thomas Stucki, responsable des investissements à la Banque Cantonale de Saint-Gall, dans une note publiée avant la décision de la BCE. A ce moment-là et dans un tel contexte, le spécialiste jugeait évident que la BNS continuerait sa politique d’interventions ciblées pour éviter un retour des spéculations vers une hausse de la monnaie.

Devra-t-elle faire davantage? La BNS se réunit jeudi prochain pour rendre son appréciation de la politique monétaire et annoncer d’éventuelles mesures. Avec sa baisse du taux d’intérêt, la BCE se rapproche dangereusement de la BNS, dont les taux sont à -0,75%. L’institution mise sur un différentiel de taux d’intérêt pour rendre le franc moins attractif pour les investisseurs. Pour Thomas Stucki, il est possible que la BNS se décide à baisser encore davantage ses taux, mais seulement si le franc se retrouve fortement sous pression.

(Mathilde Farine)