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Contrefaçons grossières ou copies à 3000 francs se négocient sur les marchés chinois.
© Claro Cortes/Reuters

Contrefaçon

Les marques suisses se lancent à l'assaut de la contrefaçon chinoise

Montres, médicaments, sacs ou encore interrupteurs électriques, la Chine n’a jamais autant copié les produits suisses. Les entreprises helvétiques emploient des centaines de détectives et ont lancé plus de 7000 raids l'an dernier pour combattre le phénomène. Enquête

Le marché aux montres de Guangzhou ressemble à une petite ville. Une série de longues rues sinueuses relient sept gigantesques centres commerciaux, de couleur rose et bleu. Des centaines de clients – essentiellement des Indiens, des Russes, des Africains et des Moyen-Orientaux – s’y baladent, observant les différents garde-temps exposés et négociant les prix à la baisse.

Il s’agit du plus grand marché de fausses montres de Chine – et donc du monde. Plus de 3 000 marchands y vendent des Hublot, Rolex, IWC, Frank Muller, Vacheron Constantin ou encore Piaget. Les revendeurs sont assis derrière des petits stands, exposants des rangées de montres bien alignées. Ils hèlent les potentiels clients qui s’aventurent à quelques pas de leur installation, vantant la précision des mouvements et la sophistication de leurs garde-temps. Pas un seul modèle suisse ne manque.

La Chine est la capitale mondiale de la contrefaçon. Plus de 30 millions de copies chinoises de montres suisses sont vendues chaque année dans le monde, selon la Fédération horlogère, soit plus que les véritables montres helvétiques – dont les ventes s’élèvent à 25 millions d’unités par année.

Mais cette copie ne se limite pas uniquement à l’industrie horlogère. En Suisse, 84% du total des contrefaçons importées dans le pays proviennent de Chine et de Hong Kong, selon l’Administration fédérale des douanes. Et l’industrie du faux est en pleine croissance: celle-ci valait 461 milliards de dollars en 2013, contre 250 milliards de dollars en 2007.

«L’histoire de la contrefaçon en Chine va de pair avec celle du développement économique de ce pays, explique Thierry Dubois, spécialiste de la question auprès de la Fédération Horlogère. Les entreprises occidentales ont délocalisé leur production en Asie, d’abord à Hong Kong dans les années 1970, puis à Taiwan et en Corée dans les années 1980 et enfin dans le sud de la Chine dans les années 1990. Des usines locales ont alors appris à fabriquer et donc à copier leurs produits.» Lorsqu’une fabrique perdait son contrat avec une firme occidentale, elle continuait alors à produire les mêmes biens, mais sans autorisation.

Lire l'éditorial:  A quand le «Swiss made 2.0»?

Des imitations sophistiquées

Au marché de Guangzhou, la plupart des modèles de montres exposées sont de grossières imitations, qui se vendent à un prix allant de 20 francs et 100 francs. Mais les marchands happent rapidement les visiteurs qui semblent intéressés par leurs produits.

«Tu aimes les bons trucs toi?» glisse Winnie, une petite brune qui porte une casquette couleur rose bonbon, en souriant nerveusement. «Suis-moi», lance-t-elle. Elle descend de son haut tabouret et trottine vers un ascenseur en regardant derrière son épaule. Au 7e étage, elle arrive devant un grand mur en métal. Winnie tape un code sur un clavier et une porte cachée s’entre-ouvre donnant sur un salon à l’air anonyme. Elle rentre un second code pour ouvrir une autre porte cachée dans une paroi. Sésame ouvre-toi.

A l’intérieur de la petite pièce, Winnie exhibe ses plus beaux modèles. Une Big Bang Ferrari de Hublot, une Reverso de Jaeger-LeCoultre ou encore une Seamaster d’Omega. «Toutes sont automatiques et je ne vois pas la différence avec les vraies», s’enthousiasme un client indien charnu, qui examine ces montres une loupe vissée sur l’oeil droit. Si le prix des modèles originaux varie entre 4000 francs et 250’000 francs, les producteurs chinois proposent des répliques de haute qualité pour une somme variant entre 300 et 3000 francs. «Ces copies correspondent parfois jusqu’à 90% au produit original», explique Douglas Clark, un avocat spécialisé dans la lutte contre la contrefaçon basé à Hong Kong.

Les premiers produits copiés par les Chinois étaient simples à produire: des jouets en plastique, des t-shirts en coton ou encore des sacs à main en faux cuir. Mais les contrefaçons se sont transformées avec le temps. De nos jours, les usines chinoises copient tout: des montres, des produits de beauté, du lait en poudre, mais aussi des convertisseurs électriques, des composants automobiles et même des médicaments.

Et la qualité s’est elle aussi améliorée. Même les contrefaçons de médicaments se rapprochent désormais des produits originaux. «Auparavant, on détectait un faux médicament rien qu’en regardant sa boîte, explique Adrian Wong, en charge de la lutte contre la contrefaçon en Asie pour Novartis. Les pilules étaient fabriquées uniquement à base de sucre. Aujourd’hui, de plus en plus de faux médicaments saisis contiennent des ingrédients actifs.»

Deux phénomènes se trouvent à l’origine de ce développement. Premièrement, l’économie chinoise est plus sophistiquée qu’auparavant. Les diplômés d’universités chinoises savent produire des médicaments complexes tout comme les derniers modèles de smartphones, et disposent des machines et des matières premières nécessaires à leur fabrication. Deuxièmement, l’internet a permis aux fraudeurs d’écouler leurs contrefaçons de manière plus discrète. «Auparavant, il fallait avoir un magasin pour écouler ses faux médicaments ou ses répliques de montres, explique William Tan, un avocat spécialisé dans la lutte contre la contrefaçon. Il s’agissait d’un processus risqué, on pouvait facilement se faire attraper par la police. Mais la vente en ligne a rendu la distribution anonyme, et a donc réduit les chances de se faire pincer, d’où la croissance du nombre de contrefaçons.»

La Suisse au cœur de la contrefaçon

Les produits suisses sont les plus répliqués de toutes. «L’industrie de la contrefaçon aime copier les marques avec une identité forte et qui sont des symboles de qualité, explique Michel Arnoux, en charge de la contrefaçon au sein de la Fédération horlogère suisse.» Rolex, Hublot, Roche, Novartis, ABB et Victorinox se trouvent ainsi en ligne de mire.

Pour les entreprises suisses, les dégâts sont lourds. «Les clients qui achètent des contrefaçons ne sont pas nécessairement ceux qui auraient acheté de vrais produits, explique Michel Arnoud. Mais quand tout le monde porte une fausse Rolex par exemple, cela abîme néanmoins son image de marque. Dans l’industrie horlogère, tout est basé sur l’émotion. La contrefaçon brise ce rapport avec la marque et peut dissuader des gens d’acheter des montres suisses.» Dans certains cas, cela peut même être dangereux pour le consommateur: «Quand on copie des médicaments, c’est la vie des patients qui est mise en jeu», explique Adrian Wong, de Novartis, dont les médicaments contre le cancer et la malaria ont été copiés à plusieurs reprises par des firmes chinoises.

Dans le marché aux montres, les exposants s’arrêtent soudainement de parler. Un silence pesant s’empare des milliers de vendeurs. Nerveux, ils saisissent l’un après l’autre un drap blanc et en recouvrent leurs stands remplis de montres, créant un étrange effet de domino. «Une voiture de police fait une ronde», murmure-t-on.

Si la contrefaçon bat son plein en Chine, les entreprises helvétiques ne se laissent pas faire pour autant. Thierry Dubois est le symbole de ce combat. Ce Neuchâtelois a un visage rond et chaleureux, mais derrière cette bonhomie se cache le dirigeant de l’ambitieuse Selective Trademark Union (STU), une entreprise mandatée par la Fédération horlogère suisse et d’autres entreprises du secteur du luxe pour lutter contre la contrefaçon en Chine. «Nous disposons d’une équipe de 120 personnes réparties aux quatre coins du pays qui se charge de déceler des faux produits», explique-t-il dans son bureau de Hong Kong. Il débusque ainsi des fausses Omega, Patek Philippe et Breitling mais aussi des stylos Montblanc, des sacs Chanel et des lunettes de soleil Christian Dior. En 2016, lui et ses enquêteurs ont organisé 7731 raids pour saisir quatre millions de faux produits en Chine.

La riposte helvétique

La lutte contre la contrefaçon comporte trois étapes. Tout d’abord, l’entreprise doit savoir si des faux produits se trouvent sur le marché. «Nos équipes arpentent donc les marchés et les magasins et dressent des inventaires de faux produits», explique Thierry Dubois. D’autres membres de son équipe surveillent également les objets vendus en ligne, où l’on trouve aujourd’hui 80% des contrefaçons.

Puis, une fois les biens frauduleux détectés, il s’agit de recueillir des informations sur l’origine de ces produits et leur fabricant. «C’est l’étape la plus compliquée», explique Alex Theil, un autre de ces enquêteurs basé à Shanghai. La méthode la plus fréquemment utilisée par ce détective privé: «J’achète un produit sur le site web d’un marchand et je lui dis ensuite que son produit est défectueux, explique l’Allemand. Il me donne ensuite une adresse postale où renvoyer le produit.» Mais ces coordonnées mènent souvent à des boîtes aux lettres anonymes. «Je glisse alors un traqueur GPS dans le paquet pour voir où il termine réellement», dit-il d’un ton amusé.

Une fois le fraudeur repéré, il s’agit d’infiltrer le lieu de production de l’objet contrefait pour recueillir des preuves. «Ces usines fonctionnent comme des prisons, explique Ted Kavowras, un enquêteur américain. Il y a un mur autour, des gardes qui surveillent, tout le monde est fouillé en entrant et en sortant. C’est impossible d’y pénétrer.» Sa solution? Il se fait passer pour un acheteur. «Je rentre dans l’usine, prétendant vouloir acheter par exemple des milliers de montres, en compagnie de deux notaires qui observent le tout», dit-il. Ted Kavowras se déguise alors en grossiste mexicain ou en magnat du pétrole originaire de Dubaï et prend des photos à l’aide d’une micro-caméra cachée dans une fausse bouteille de Coca-Cola ou dans ses boutons de chemise. Les notaires qui l’accompagnent rédigent aussi un rapport sur ce qu’ils ont vu. Autre solution: faire engager l’un de ses agents en tant qu’employé de l’usine. Les enquêteurs présentent ensuite les preuves récoltées à l’AIC (Autority for Industry and Commerce), une agence du gouvernement chinois, qui a le pouvoir d’organiser un raid et de saisir les produits.

Des faux enquêteurs

Mais traquer ses imposteurs est un travail de longue haleine. «Il y en a tellement, dit Thierry Dubois. Dès que vous en attrapez un, un autre apparaît. Il faut constamment surveiller le marché.»

Et parfois les enquêteurs de l’entreprise peuvent se retourner contre elle. ABB a vécu ce traumatisme. La firme qu’elle avait engagée pour lutter contre la contrefaçon de ses interrupteurs électriques, le China United Intellection Property Protection Centre, a fait fermer toutes les firmes produisant des faux produits ABB. Puis, China United a commencé à produire les contrefaçons elle-même. «C’était ingénieux, car ABB fournissait des plans de ses modèles originaux à China United et ne se doutait pas que leurs enquêteurs s’adonnaient eux-mêmes à la contrefaçon», explique l’enquêteur Alex Theil, qui a travaillé sur ce scandale. En 2015, ABB a découvert l’escroquerie et a attaqué la firme en justice, mais n’a pas réussi à prouver la culpabilité de China United devant les cours chinoises. Contactée par Le Temps, ABB a refusé de se prononcer sur cette affaire.

Mais que faire d’autre pour lutter contre ces contrefaçons? La lutte sur le terrain est vitale, mais le budget des entreprises n’est pas illimité. Pour beaucoup, la solution doit être politique. «Il faut que le gouvernement s’attaque aux plates-formes de distribution en ligne qui servent à écouler ces faux produits, comme Alibaba et Taobao (deux importants sites de e-commerce)», explique William Law, un avocat spécialisé en contrefaçon basé à Hong Kong. En Suisse, le récent durcissement de «Swissness», la loi protégeant le «Swiss made», donne un peu d’espoir à la lutte. «Tout produit contrefait sur lequel le terme suisse est inscrit pourra être saisi», explique Michel Arnoux.


L’abus du label Swiss Made en Chine

De plus en plus d’entreprises chinoises fabriquent des produits en usurpant le label Swiss Made, revendiquant à tort l’origine suisse de leurs produits. Les marques de cosmétiques Ewe, Fracora et Maylandé vendent des crèmes et des lotions à base d’embryons de mouton ou de placenta humain en affirmant qu’elles proviennent de Suisse, tout comme les montres de la marque «Swiss Technos» et «Swiss Geneva». En novembre 2016, la Selective Trademark Union (STU) a obtenu un mandat du gouvernement suisse pour saisir les sacs d’une marque de sac à dos nommée «Swisswin», une première. «En collaboration avec les autorités chinoises, nous avons saisi 527 sacs à dos et valises qui se prétendaient suisses, explique Thierry Dubois, qui est en charge de Selective Trademark Union, une entreprise mandatée par la Fédération horlogère suisse et d’autres sociétés du secteur du luxe pour lutter contre la contrefaçon en Chine. Cette saisie ouvre une nouvelle ère dans la lutte contre les faux produits Swiss Made produits en Chine.» (C. B.)

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