A un jour de la passation de pouvoir de Vladimir Poutine à Dmitri Medvedev à la présidence du Kremlin, la Russie émet des signaux inquiétants qui pourraient remettre en question sa stratégie énergétique. La production du deuxième exportateur mondial de pétrole pourrait diminuer pour la première fois en dix ans. Russologue auprès du Davis Center for Russian Studies de Harvard, économiste et professeur émérite au Wellesley College, Marshall Goldman a rencontré Vladimir Poutine à plusieurs reprises ainsi que ses prédécesseurs Eltsine et Gorbatchev. Il vient de publier un livre sur la puissance pétrolière de la Russie.*

Le Temps: Votre livre parle du pouvoir russe retrouvé, d'une nouvelle Russie. Les dernières nouvelles en provenance de Moscou au sujet de la production pétrolière ne sont pourtant pas très bonnes...

Marshall Goldman: Dans les années 1970, la CIA avait prédit la fin de l'industrie pétrolière soviétique, que l'URSS serait bientôt un importateur net de pétrole. Aujourd'hui, il est prématuré de déclarer que les jours glorieux de la Russie sont terminés. L'histoire se répète. A la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la Russie était le plus grand producteur mondial avec ses champs de Bakou. Les nobles du pays et Shell y exploitaient plusieurs gisements. L'industrie pétrolière a ensuite été laminée par la Révolution russe, puis par Staline. L'Union soviétique a alors importé beaucoup de technologies occidentales pour remonter la pente. Sous Khrouchtchev, elle atteignit son plus haut niveau de production. Puis, elle s'est à nouveau écroulée de 40 à 50%. A la fin des années quatre-vingt-dix, l'importation de technique occidentale a produit son effet. En 2007, la Russie a extrait davantage que l'Arabie saoudite.

- L'Histoire se répète, certes, mais comment expliquez-vous cette baisse de la production?

- Il n'y a pas de quoi paniquer, mais il y a un vrai danger: les sous-investissements dans les infrastructures pétrolières. Peu de Russes le reconnaissent. On pense qu'il est plus judicieux de thésauriser pour l'avenir. L'une des raisons essentielles de la baisse relève toutefois du système fiscal.

- C'est-à-dire...

- Les autorités fiscales russes prélèvent plus de 80% des revenus pétroliers quand le prix de l'or noir dépasse les 27 dollars le baril. Cette manière de faire a certes permis de rembourser les dettes du pays, de constituer les troisièmes plus grandes réserves de devises du monde après la Chine et le Japon et de créer un fonds de stabilisation. Mais cette fiscalité est clairement confiscatoire. Pour augmenter la production, la Russie devrait donc l'alléger. Elle l'a en partie fait en Sibérie orientale. C'est d'autant plus nécessaire que la prospection en Russie est beaucoup plus onéreuse qu'au Moyen-Orient.

- Une loi récente adoptée par la Douma restreint pourtant l'accès des majors étrangères aux champs pétroliers...

- Il ne fait aucun doute que la Russie fait tout pour empêcher des sociétés privées, qui plus est étrangères, de développer leurs affaires comme elles l'entendent. Fait étonnant, ces compagnies étrangères restent, même si elles investissent moins que ce qu'elles souhaiteraient. Prenez BP. La major britannique participe à une coentreprise à hauteur de 50%. Elle profite de sa présence dans le sens que les réserves prévues sont beaucoup plus importantes que ce qu'elle avait négocié avec la Russie. La législation russe ne doit toutefois pas mettre en danger la prospection, comme ce fut le cas à l'époque de l'Union soviétique.

- Face à des besoins d'investissements estimés à plus de 300 milliards de dollars par le vice-président de Lukoil, la Russie peut-elle encore se passer de l'Occident?

- Non, et elle ne s'en passe pas. Elle a commencé à acheter les services de Halliburton et de Schlumberger. Sur le gisement gazier de Chtokman, l'un des plus grands du monde dans la mer de Barents, le norvégien Statoil et le français Total font partie de l'aventure. Mais un problème demeure: la xénophobie qui fait rage en Russie. L'aide occidentale est mal vue.

- Dans votre ouvrage, vous parlez du retour de la Russie comme puissance économique. Sans Poutine, cela aura-t-il été possible?

- En 1999, Vladimir Poutine s'était fixé comme objectif de doubler le PIB en dix ans. Il y est parvenu, faisant passer le pays de la faillite au succès. L'augmentation drastique du prix du pétrole constitue un facteur majeur de cette réussite. Sans Poutine, la Russie aurait aussi bénéficié de cette manne. Mais le président russe a su créer des champions nationaux dont Gazprom est l'emblème, qui ont permis d'exploiter au mieux les ressources naturelles. Il a aussi introduit la «flat tax» et créé un fonds de stabilisation qui a permis de contenir l'inflation. Ce n'est pas rien. Car quand il est arrivé au pouvoir, la psyché russe était déprimée.

- La Russie dispose des premières réserves mondiales de gaz. Quelqu'un disait que ce qui est bon pour Gazprom est bon pour le monde. Est-ce une vision que vous partagez?

- Le gaz confère à la Russie une influence stratégique importante à l'extérieur du pays. Et l'Europe a tort de minimiser sa dépendance de la Russie. Car le risque politique est beaucoup plus grand avec le gaz, tributaire de gazoducs qu'on peut fermer à tout moment. Pendant la Guerre froide, l'URSS n'a pas utilisé cette arme. Mais la Russie d'aujourd'hui a coupé 12 fois le robinet de gaz pour des raisons politiques. Il ne faut pas l'oublier: Poutine est un fantastique joueur d'échecs. L'Allemagne, par exemple, qui dépend à hauteur de 40% du gaz russe, doit être mal à l'aise. Je me demande dans quelle mesure Berlin oserait promouvoir l'adhésion de la Géorgie et de l'Ukraine à l'OTAN.

- La confiance russe retrouvée va-t-elle durer?

- Oui, pour autant que le pays continue de fournir de l'énergie. Car même si Poutine a augmenté le budget militaire de 17% par an, l'armée demeure modeste et risque d'être minée par le recul démographique.

- Ce que Moscou ne fait pas, c'est développer le reste de l'économie...

- Ce n'est pas le seul Etat producteur dans cette situation. Poutine a essayé de développer l'industrie nationale. Mais avec un rouble qui s'est apprécié de 20%, les exportations deviennent très chères et les industries russes seraient peu compétitives.

*«Petrostate: Putin, Power and the New Russia», mai 2008, Oxford University Press