Loin des clichés mêlant raclette, fendant et montagnes, le Valais a révélé cette année une autre de ses facettes: celle d’un canton à la pointe de l’innovation. Cette orientation se traduit par des pôles technologiques distincts que «Le Temps» vous fait découvrir en quatre épisodes

Institut Dalle Molle d’intelligence artificielle perceptive. Au-delà du mystérieux patronyme italien qui s’est invité dans le nom de l’institut de recherche Idiap, l’appellation fleure délicieusement l’air du temps technologique.

Et pourtant. C’est en 1991 que ce centre – que Le Temps qualifiait il y a deux ans de joyau méconnu – a vu le jour à Martigny, sous l’impulsion notamment d’un certain Pascal Couchepin, alors président de la ville. Grâce aussi au soutien financier du mécène Angelo Dalle Molle, un homme d’affaires italien connu pour avoir inventé le Cynar, apéritif amer à base d’artichaut. Les activités démarrent avec un budget avoisinant le million de francs.

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Le Valais se rêvait universitaire, il devra se satisfaire d’un institut de recherche sis dans la périphérie de la cité au passé romain, partageant aujourd’hui ses locaux lumineux avec un hôtel. Pas sûr que le canton ait perdu au change: des compétences pointues seront forgées dans des technologies actuellement très prisées.

Du flair technologique

Aux commandes depuis vingt-cinq ans, Hervé Bourlard n’y est pas pour rien. Après avoir fait ses armes chez Philips, ce Belge d’origine travaille à l’Université de Berkeley, en Californie, lorsqu’on lui propose de prendre les rênes de l’institution: «Partout où j’étais, je voyais des groupes de recherche œuvrer séparément tout en utilisant les mêmes mathématiques, et en faisant tous du traitement de signal, se souvient-il. Alors, comme on me donnait carte blanche, je me suis dit que j’allais mettre ces différents groupes ensemble dans un institut multidisciplinaire. A cette époque, le seul fait d’utiliser ce mot était nouveau.»

Tandis que l’internet commence à tisser sa toile dans le monde, l’Idiap va développer un savoir-faire avancé dans les interactions entre l’être humain et les machines, apprenant à ces dernières à reconnaître images et sons, développant aussi des techniques pour leur conférer de l’autonomie dans leur apprentissage.

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Au début du siècle, l’intelligence artificielle connaît une période dite de glaciation. En conséquence, l’Idiap impose son acronyme plutôt que son nom complet, mais garde le cap technologique: «Pendant dix ans, on ne disait plus comment on s’appelait», s’amusent Hervé Bourlard et son adjoint François Foglia, qui accompagne notamment les entreprises issues de l’institut.

Parmi la dizaine de sociétés créées, il y a KeyLemon, spécialisée dans la reconnaissance faciale pour les téléphones portables. La start-up a été rachetée début 2018 par le groupe autrichien AMS, qui fabrique des capteurs 3D pour Apple. AMS, avec qui Eyeware, autre spin-off de l’Idiap créé il y a trois ans, collabore aussi. Spécialisée dans le suivi et le décodage du regard, cette société développe des systèmes pour détecter l’endormissement des conducteurs.

On fait tout sauf l’anglais, qu’on laisse aux GAFAM

Hervé Bourlard, directeur de l’Idiap

Autre exemple récent: Vima, qui a mis au point un outil d’analyse de postulations par vidéo. L’objectif est d’établir si le candidat ou la candidate est en adéquation avec le poste de travail proposé.

Inquiétant? «Il faut bien comprendre que c’est un complément, nuance François Foglia. Les services de ressources humaines reçoivent des centaines de postulations, et aujourd’hui tout le monde envoie le même CV. Cela permet de détecter autre chose chez les futurs collaborateurs.»

Mais la véritable marque de fabrique de l’Idiap réside dans ses compétences quasi uniques développées dans la reconnaissance vocale. «On fait tout sauf l’anglais, qu’on laisse aux GAFAM», indique Hervé Bourlard en riant.

Créée en 2014, l’entreprise Recapp valorise ces aptitudes dans l’économie. «J’ai consacré ma thèse à l’Idiap à la reconnaissance des langues, notamment l’allemand, le hollandais et l’afrikaner. A la fin, comme il me restait du temps, j’ai travaillé avec le haut-valaisan», raconte David Imseng. L’ingénieur fonde ensuite sa société, qui propose des logiciels de saisie automatique de procès-verbaux. Aujourd’hui, ce produit est utilisé par plusieurs cantons et entreprises.

La société vient de lancer la plateforme töggl.ch. Tout public, l’outil aide à transcrire des enregistrements audio réalisés en allemand ou en dialecte. Le français devrait suivre.

Jusqu’à présent, Recapp a grandi grâce à ses ressources internes, mais au vu du potentiel de ce domaine, son fondateur n’exclut pas de chercher des investisseurs pour accélérer sa croissance.

Maximiser l’impact économique

D’abord axé sur la recherche pure, l’Idiap s’est rapproché de l’économie à mesure que son portefeuille technologique gagnait en maturité. Le Secrétariat d’Etat à la formation, la recherche et l’innovation l’a à nouveau placé sur la liste des centres d’importance nationale pour les quatre prochaines années. Il pourrait bien augmenter ses moyens, histoire d’accroître son impact économique.

Car l’institut gère un budget plutôt modeste pour son domaine d’activité: 14 millions de francs, dont 10% proviennent de partenariats industriels. Le reste est assuré par des subventions et la participation à des projets de recherche.

L’enveloppe allouée par Berne sera rendue publique au début d’une année 2021 qui devra régler la succession d’Hervé Bourlard, qui atteint l’âge de la retraite.

A l’heure de regarder dans le rétroviseur, celui pour qui la technologie doit impérativement rester au service de l’homme risque un clin d’œil à Winston Churchill: «Pour en arriver là, ça a été beaucoup de travail. De la sueur et du travail.»

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