Le travail des équipes de l’EPFL et de l’EPFZ vient d’avoir un impact immédiat dans la Silicon Valley. Depuis plusieurs semaines, des ingénieurs des deux établissements collaborent à un vaste projet européen pour que les smartphones soient utilisés dans la lutte contre le coronavirus. Et vendredi dernier, Apple et Google ont annoncé la création d’une plateforme technique utilisant la technologie sans fil Bluetooth. A court terme, les smartphones équipés tant des systèmes d’exploitation Android (Google) et iOS (Apple) seront équipés de cette base technologique. Or c’est exactement le but du projet européen auquel collaborent l’EPFL et l’EPFZ.

Concrètement, il sera bientôt possible de télécharger une application qui indiquera si l’on a récemment été à proximité d’une personne atteinte du coronavirus. Le système, qui n’est pas encore abouti au niveau technique, devrait garantir un anonymat total des personnes. Les données de localisation ne seront pas non plus connues. Seule la proximité de deux individus sera enregistrée.

De nombreux pays développent des systèmes similaires, qui doivent aider au déconfinement, dont les premières mesures pourraient être décidées prochainement. Ces solutions sur téléphone ne s’utiliseront que sur base volontaire. Le commissaire européen au Marché intérieur, Thierry Breton, a déclaré dimanche qu'«on ne soutiendra jamais des mesures coercitives». Jeudi soir, le conseiller fédéral Alain Berset a lui aussi marqué son intérêt pour de telles mesures technologiques, en affirmant également qu’elles ne pourront se faire que sur base volontaire.

Pour l’heure, Martin Vetterli, président de l’EPFL, s’estime «heureux» de l’annonce de Google et d'Apple. Il l’analyse à la lumière des travaux déjà effectués par les deux établissements suisses.

Le Temps: Estimez-vous que l’annonce d’Apple et de Google est une conséquence du projet européen auquel participe l’EPFL?

Martin Vetterli: Google et Apple ont clairement reconnu l’intérêt, même expérimental, de l’approche du proximity tracing au vu des nombreuses solutions proposées et même déployées dans certains pays. Parmi ces efforts, le projet proposé par l’EPFL et l’ETH Zurich a eu un impact, vu que la solution proposée par Apple et Google est presque identique à notre protocole et que notre proposition a été rendue publique sur internet et dans les médias depuis plus d’une semaine.

Voyez-vous le système de Google et d'Apple comme un soutien à votre projet dans un premier temps, avec une architecture de base commune?

Comme l’approche d’Apple et de Google est très alignée avec la nôtre, c’est un soutien technique énorme puisque cela va standardiser les interactions au niveau du Bluetooth sur la grande majorité des portables de notre pays. De plus, le fait que Google et Apple aillent dans la même direction que nous donne une forte impulsion mondiale à la solution européenne.

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Dans un second temps, le système d’Apple et de Google semble être un service complet concurrent au vôtre. Qu’en pensez-vous?

Ce n’est pas le cas. Apple et Google offrent un API (Application Programming Interface), mais pas une solution complète. Les applications elles-mêmes seront développées, finalisées et exploitées dans les différents pays. Aucune donnée ne remontera à Google ou à Apple.

Espérez-vous rendre ce service opérationnel en Suisse dans les prochains jours? Et ensuite en Europe?

Actuellement, nous en sommes uniquement au stade de la validation technique. Apple et Google promettent une solution mi-mai. La décision de déployer est une décision de santé publique qui n’est pas du ressort de l’EPFL.

Estimez-vous que votre projet sera très efficace pour empêcher l’arrivée d’une deuxième vague, ou juste un outil parmi d’autres pour l’éviter?

Mes collègues épidémiologistes sont très clairs là-dessus: il faut un ensemble cohérent de mesures de transition pour éviter une deuxième vague. Les solutions numériques ne sont qu’une composante de la solution.

Ce système ne risque-t-il pas de créer un faux sentiment de sécurité parmi la population?

Pas du tout. Pour rappel, tous les malades avérés doivent absolument s’isoler. En fait, notre application fonctionne après coup, lorsqu’un contact du passé est déclaré positif plusieurs jours plus tard. C’est particulièrement important pour le SARS-CoV-2 puisque les malades sont contagieux plusieurs jours avant l’apparition des symptômes. En d’autres termes, le système que nous proposons ne protège pas l’individu, mais uniquement la population pour éviter la propagation de l’épidémie. Ces applications feront donc partie d’une démarche citoyenne responsable.

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Certains estiment que la fiabilité d’un tel système serait toute relative: à cause de la vaste portée du Bluetooth, allant jusqu’à 20 mètres, mais aussi à cause de la difficulté de déterminer qui se trouve vraiment dans un périmètre proche. Qu’en pensez-vous?

Effectivement, la technologie Bluetooth n’a pas été inventée pour mesurer la distance entre deux téléphones. Les téléphones ne peuvent pas savoir si les règles d’hygiène sont respectées. Les deux personnes peuvent porter des masques ou se serrer les mains: les téléphones ne le sauront pas. Mais la technologie vous donnera quand même une indication du risque de contagion auquel vous avez été exposé.

Cela ne risque-t-il pas d’accentuer la fracture numérique entre ceux qui savent utiliser ces applications et ceux qui n’ont pas de smartphone ou ne savent pas télécharger une application?

L’objectif de cette application est de protéger la société dans son ensemble en réduisant le facteur moyen de transmission. Toute réduction de ce facteur est bonne à prendre.

Ne craignez-vous pas que l’application, qui sera utilisable sur base volontaire, ne devienne obligatoire?

J’ai confiance en notre Etat de droit pour que ceci n’arrive pas. L’application est anonyme et conçue pour respecter la sphère privée de tous. C’est du reste le point central d’alignement entre notre projet et l’annonce d’Apple et de Google.