Actelion, la plus grande société de biotechnologie européenne, pourrait racheter ZS Pharma, une société qui vaut 2,5 milliards de dollars (2,42 milliards de francs), et ainsi diversifier son portefeuille de médicaments, ainsi qu’elle l’a communiqué vendredi. Jean-Paul Clozel le directeur général du groupe d’Allschwil (BL) a indiqué être intéressé à des rachats, mais sur base sélective. L’entreprise américaine développe un médicalement contre l’hyperkaliémie, le ZS-9, mais il n’est pas encore sur le marché. Cette maladie se caractérise par un excès de calcium dans le plasma sanguin.

Le Temps a rencontré Martine Clozel, responsable scientifique du groupe bâlois et responsable du développement préclinique, pour mieux situer Actelion dans sa stratégie de recherche et connaître son opinion sur l’innovation dans sa branche. Martine Clozel a été récompensée le 5 septembre dernier par le Tomoh Masaki Award pour ses travaux sur l’endothéline, laquelle joue un rôle clé dans l’hypertension pulmonaire. Elle ne souhaite pas évoquer ZS Pharma mais parle du développement d’Actelion.

Le Temps: Vous attendez-vous à des innovations qui révolutionneront vos domaines de recherche?

Martine Clozel: Nos produits ont déjà complètement changé la donne. Ils ont révolutionné l’hypertension artérielle pulmonaire (HAP). Nous avons été à la pointe de la recherche afin de mieux appréhender la maladie et ses causes. Nous avons maintenant une nouvelle molécule, le selexipag, découverte par Nippon Shinyaku, qui est en cours d’enregistrement auprès des autorités de la santé, et qui réduit de 40% la morbidité et la mortalité. Le pronostic des patients souffrant d’hypertension artérielle pulmonaire sera nettement amélioré.

– Les projets de recherche actuels mettent en moyenne dix ans avant d’aboutir. Quelles sont les nouvelles pistes que vous explorez dans une optique de long terme?

– De nombreux projets de recherches se matérialisent dans l’hypertension pulmonaire. Nous avons amené beaucoup de produits en développement également dans de nombreux autres domaines. Notre portefeuille clinique est étendu et provient essentiellement de nos propres recherches. L’Opsumit, contre l’hypertension artérielle pulmonaire, a été le premier à vraiment venir de nos laboratoires. C’est le successeur du moteur initial des ventes du groupe, le Tracleer. Les produits suivants arrivent en phase de développement. Ils proviennent de domaines variés. Ils expriment un aspect jusqu’ici peu connu d’Actelion, particulièrement dans le cardio-vasculaire, l’immunologie, les antibiotiques.

– Quels progrès enregistrez-vous dans vos recherches en immunologie?

– Dans l’immunologie contre la sclérose en plaque, le Ponesimod est en phase III de développement clinique. Les besoins médicaux sont considérables. Il n’existait aucun traitement oral jusqu’à récemment. Les résultats de phase II du Ponesimod témoignent de l’efficacité actuelle dans ce domaine. Les résultats sont excellents et soulignent son apport novateur. Le même médicament est en phase II contre une maladie rare qui a un besoin médical très important, la réaction du greffon contre l’hôte. Cette maladie survient après une greffe de cellules-souches quand les cellules-souches saines du donneur [greffon] ont une réaction immunitaire contre les cellules du receveur [hôte]. Les cellules du greffon les considèrent comme étrangères et commencent à les détruire. Il n’y a pas de traitement reconnu pour l’instant. Ce serait fantastique pour les malades que nous puissions aboutir. Ce portefeuille d’immunologie est complété par un autre produit qui va être testé contre le lupus, un trouble inflammatoire chronique qui peut atteindre n’importe quelle partie du corps.

– Plusieurs industries sont bouleversées du fait du numérique et de l’économie du partage. Est-ce que la médecine est directement impactée par ces révolutions?

– Oh oui. Nous avons la chance de vivre des moments durant lesquels de nombreuses technologies apportent de nouveaux moyens à la découverte de médicaments. C’est vrai dans des domaines aussi variés que la génomique, les interférences avec l’ARN [c’est-à-dire des molécules ayant de nombreuses fonctions dans une cellule]. Nous développons les moyens d’utiliser pour des buts de recherche des cellules pluripotentes. Celles-ci permettent de contourner les problèmes éthiques des cellules-souches embryonnaires humaines. Elles peuvent être testées en laboratoire et permettent de réduire le risque des programmes de recherche.

– Est-ce que la génomique peut faire avancer les travaux d’Actelion?

– Elle offre une aide à la recherche. La génomique peut permettre de comprendre l’expression différentielle entre un individu normal et un malade. Nous essayons de travailler sur des systèmes qui sont particulièrement exprimés en pathologie, et qui probablement jouent un rôle dans cette pathologie.

– La génomique s’est accompagnée d’énormes promesses. On a eu ensuite l’impression d’un ralentissement du progrès. Est-ce erroné?

Oui, il y a des progrès énormes en médecine en ce moment, ne serait-ce que nos progrès dans nos domaines particuliers. La génomique nous aura aidés. Dans le cancer et l’immuno-oncologie, les progrès sont révolutionnaires. La thérapie génique a été freinée par le problème de l’identification des bons vecteurs. Mais elle est repartie avec des moyens multipliés. Il y a un futur dans ce domaine aussi. Le frein a été d’interpréter la génomique comme une science en soi qui permettait de se priver des autres spécialités.

– Est-ce que la médecine personnalisée va dans ce sens?

– Nous aimerions avoir un médicament qui fonctionne pour tout le monde. La personnalisation serait une réalité pour chaque malade. En fonction des cibles et projets sur lesquels nous travaillons, il peut y avoir besoin de biomarqueurs qui peuvent personnaliser. Mais nous constatons aussi que les doses sont différentes en fonction des patients. L’efficacité est identique pour chacun, mais nos médicaments ont permis de déterminer la dose individuelle.

– La médecine personnalisée n’est-elle donc plus un mythe?

– Ce n’est pas un mythe, mais il ne faut pas en faire un dogme absolu et obligatoire. Il n’y a par exemple pas de personnalisation dans l’immuno-oncologie en ce moment. Une nouvelle thérapie produit des effets favorables pour tous les patients. Cela peut très bien être un progrès. Quand un nouveau médicament marche pour tout le monde, c’est encore mieux que la médecine personnalisée.

– Est-ce que l’analyse de données (Big Data) vous amène à engager davantage de mathématiciens au détriment des chimistes?

– Nous utilisons l’analyse de données, mais nous essayons tout de même de travailler de façon ciblée. Les grands nombres sont au service des projets en cours. Nous avons par exemple une bibliothèque de molécules de plus de 350 000 molécules, mais nous sommes capables de sélectionner les produits que nous allons tester. De même, nous utilisons certaines données pour comprendre la contribution d’un gène ou d’une nouvelle protéine, mais nous n’avons pas forcément besoin d’avoir nous-mêmes une abondance de mathématiciens. Nous en employons par exemple pour la compréhension tridimensionnelle des molécules, l’utilisation de certains biomarqueurs [caractéristique biologique mesurable liée à un processus normal ou non]. Notre recherche reste basée sur la découverte de nouveaux médicaments par la chimie organique et ces nouvelles technologies, et qui nous font changer depuis 15 ans nos moyens de recherche.

– Actelion, c’est un ensemble de bâtiments qui évoque un campus et non pas une start-up. Avez-vous le même état d’esprit avec 500 chercheurs?

– Nous avons gardé le même état d’esprit depuis le début. Nous avions voulu créer une entreprise où l’innovation et l’apport aux patients étaient au cœur de l’action. Notre souhait a toujours été de développer une vraie entreprise pharmaceutique, avec tous les ingrédients nécessaires à la découverte de nouveaux médicaments, les mécanismes, l’infrastructure, les relations avec les autorités de santé, le contrôle de qualité et la production à l’extérieur. Nous avions aussi gardé beaucoup de stock-options pour attirer les gens désirant participer à cette aventure. Nous avons gardé l’esprit biotech du début et une structure quasi estudiantine, de l’innovation mais toujours adressée aux patients. Au contraire d’une université, nous avons besoin de beaucoup plus d’intégration, de concentration et de travail d’équipe. Les gens le ressentent rapidement. L’idée est de créer une entreprise et pas seulement un produit. Le succès du Tracleer a donné le cash-flow nécessaire pour investir dans ce projet.

– Vous êtes la première biotech en Europe. Quelles sont les prochaines étapes compte tenu des nouvelles contraintes suisses (franc fort, difficultés d’engagement de la main-d’œuvre qualifiée)?

– Le monde est ouvert. Nous avons construit l’infrastructure qui nous offre un outil fonctionnel nous permettant de grandir avec le temps. L’Opsumit aura été le drapeau nous ouvrant de nouveaux horizons. Notre pipeline est très prometteur.

– Les problèmes liés à la Suisse, du franc fort aux difficultés de trouver du personnel qualifié, modifient-ils vos projets de recherche en Suisse?

– Non, nous n’avons pas l’intention de changer notre modèle de fonctionnement. Ce serait sans doute un obstacle si nous devions débuter aujourd’hui. Mais la réputation d’Actelion et son niveau de recherche pèsent davantage que ces contraintes. Nous maintenons nos perspectives de croissance.

– Ne vous dispersez-vous pas trop dans l’abondance des domaines de recherche?

– Notre recherche n’est pas trop diversifiée. Nos sujets d’étude et nos méthodes sont concentrés. La diversification provient des applications parce que nous cherchons à chaque fois la meilleure application possible du point de vue médical. Nous analysons à la fois les maladies qui ont l’air de correspondre exactement aux sujets sur lesquels nous travaillons et celle qui ont un besoin médical important.

– Vous venez de créer une coentreprise dans les vaccins avec le Max Planck Institute. N’allez-vous pas multiplier les coentreprises dans la recherche?

– Non, notre recherche est très concentrée, basée sur des idées qui ont montré leur potentiel. Nous ne prévoyons d’ailleurs pas de centre de recherche en Asie ou aux Etats-Unis.

– Quelles sont les prochaines étapes dans le développement d’Actelion?

– Nous allons continuer à grandir et à développer de nouveaux médicaments pour continuer à investir dans la recherche. Notre campus grandit jusqu’à sa pleine capacité. Nous avons un très bon outil de recherche pour l’hypertension pulmonaire, l’immunologie, la neurologie, l’oncologie. Le campus bourdonne.