«Il ne faut jamais abandonner. Sinon, la croissance s’arrête»; «Il est important de penser à un projet de vie, car on ne vit qu’une fois.» Ces affirmations aux allures de mantras foisonnent sur la page Twitter de Masayoshi Son, le président du géant japonais de la téléphonie mobile Softbank, qui s’apprête à mettre la main sur l’opérateur américain Sprint, au terme de longues tractations.

Fort de 1,9 million de followers («suiveurs») sur le réseau social – treize fois plus que Shinzo Abe, le populaire premier ministre japonais –, l’homme d’affaires nippon se sert de ce site pour diffuser sa philosophie, détailler ses projets et vanter ses succès.

Il lui arrive de reprendre les idées de ses followers, comme celle de créer en 2010 une application permettant de faire des dons pour l’aide aux victimes du séisme d’Haïti. Une fois le logiciel au point, Masayoshi Son n’oublie pas de le signaler par un «souvenez-vous de ce que je vous promettais, eh bien, c’est fait», en japonais voire en anglais.

Le 26 juin, c’est également par un minimessage de moins de 140 signes qu’il a annoncé le résultat du vote de l’assemblée générale des actionnaires de Sprint, appelée à se prononcer sur le rachat par Softbank. Approuvée à 80%, l’acquisition, pour un montant de 21,6 milliards de dollars, qui a été avalisée le 5 juillet par la Commission américaine des communications, fait du nouvel ensemble le numéro trois de la téléphonie mondiale en termes de revenus. Lundi, Softbank a annoncé espérer boucler l’opération d’ici à ce mercredi.

«Tu dois en faire plus que les autres»

Qu’importe que l’opération inquiète certains experts – Standard & Poor’s a d’ailleurs annoncé, lundi 8 juillet, dégrader la note de Softbank en catégorie spéculative à cause du rachat de l’américain, qui va lourdement endetter le groupe japonais. Rien ne semble arrêter Masayoshi Son. Troisième homme le plus riche du Japon avec, selon le magazine Forbes, une fortune de 9,1 milliards de dollars, il n’a qu’une obsession: que son groupe «grossisse pendant plus de trois cents ans» et devienne «le numéro un mondial dans tous les domaines». Pour cela, le dirigeant hyperactif, quelque peu démago mais passionné, ne semble reculer devant rien, n’hésitant pas à interpeller les dirigeants nippons pour leur expliquer comment relancer l’économie. Il agit comme si garder une longueur d’avance, à l’image de l’ancien patron ­d’Apple Steve Jobs, dont il était proche et qu’il révère, était une seconde nature.

Masayoshi Son voit le jour dans une famille coréenne du Japon en 1957 à Tosu, une petite ville du département de Saga, sur l’île du Kyushu (sud-ouest). Le petit Son Jeong-ui – c’est son nom coréen – n’est encore qu’un écolier quand son père lui déclare: «Comme tu es un Coréen du Japon, tu dois en faire plus que les autres si tu veux réussir.» Il n’a sans doute jamais oublié cette invitation à l’excellence. Marié en 1977 et père de deux enfants, il obtient la nationalité japonaise en 1990. Mais ne perd pas pour autant cette ambition qui le caractérise.

Le roman Ryoma ga yuku (Ryoma avance), de Ryotaro Shiba (1923-1996), semble avoir beaucoup impressionné le jeune Son. L’œuvre raconte l’histoire de Sakamoto Ryoma (1836-1867), rônin (samouraï sans seigneur) ayant joué un rôle déterminant dans le renversement du shogunat d’Edo en 1868 et dans l’entrée du Japon dans l’ère Meiji (1868-1912).

Passionné par les affaires, il est encore au lycée quand il décide de rencontrer l’un de ses modèles, Den Fujita (1926-2004), le fondateur de McDonald’s Japan. Après plusieurs tentatives infructueuses, le tête-à-tête a lieu.

«Je vais aller aux Etats-Unis, annonce le jeune Son. Que me conseillez-vous de faire?» Den Fujita lui recommande d’apprendre l’anglais et tout ce qui touche à l’informatique. Il s’exécute, file en Californie, où il termine son lycée avant d’intégrer l’Université de Berkeley pour y apprendre l’économie et l’informatique.

Un plan de vie pour cinquante ans

A 19 ans, il fixe «son plan de vie pour cinquante ans», à savoir: «Durant ma vingtaine, je crée une société et la fais connaître. Durant la trentaine, j’accumule 100 milliards de yens. Pendant la quarantaine, je lutte à fond et, après avoir créé une grande entreprise durant la cinquantaine, passé 60 ans, je forme mon successeur.»

De retour au Japon à la fin des années 1970, il crée Softbank avec le produit de la vente au groupe japonais Sharp, pour 1 million de dollars, d’une machine de traduction automatique mise au point quand il était étudiant. Softbank commence par la vente de logiciels avant de se spécialiser dans l’édition en ligne.

Formé à l’école américaine, il se pose, à l’instar de son ami Tadashi Yanai, dirigeant d’Uniqlo et première fortune nippone, comme trublion d’un monde des affaires japonais habitué au consensus.

En 2001, alors que le Japon «avait l’Internet le plus lent et le plus cher du monde», il lance une offre ADSL en coopération avec Yahoo! Japan, «quatre fois moins chère que celle existante et avec une vitesse de connexion dix fois supérieure». Le succès bouleverse le marché et incite les autres opérateurs, à commencer par le numéro un nippon NTT DoCoMo, à développer des réseaux de fibre optique.

Puis Masayoshi Son lance Softbank dans la téléphonie mobile avec le rachat en 2006 de la branche japonaise du britannique Vodafone pour 1750 milliards de yens. Là aussi, les analystes se sont inquiétés de l’ampleur de l’opération et de la dette qu’elle générait. Ayant convaincu Steve Jobs de lui confier la commercialisation de l’iPhone au Japon, au détriment de NTT DoCoMo, il profite du succès de l’appareil pour ravir d’importantes parts de marché à ses concurrents.

La téléphonie mobile n’est pas sa seule ambition. Après la catastrophe de Fukushima en mars 2011 dans l’Archipel, il choisit de s’engager contre le nucléaire, au Japon et dans le monde. «Il y a eu 233 incidents nucléaires dans les dix ans avant la catastrophe de Fukushima, expliquait-il le 10 mai 2012 lors d’une intervention publique. Cela montre que non seulement les séismes et les tsunamis, mais également des erreurs humaines provoquent des incidents graves.»

Un constat qui l’a décidé à lancer Softbank dans de nouvelles aventures, celles des méga-centrales solaires. «Le plus excitant, affirmait-il le 27 juin sur Twitter, c’est de grimper la côte, quelle que soit la difficulté.»