Les premiers craquements sont intervenus ces derniers jours. Sur la bourse aux métaux londonienne, le prix du cuivre a accusé sa première semaine de baisse depuis la mi-mai. Est-ce la fin annoncée du surprenant rebond connu par de nombreuses matières premières depuis le début du printemps? Une réponse rapide à cette question reste cruciale pour la communauté financière, qui est revenue en masse sur les marchés.

Les chiffres semblent parler d’eux-mêmes: depuis début mars, le pétrole, le cuivre et le nickel se sont appréciés de 50% tandis que le coton et l’aluminium voyaient leurs cours progresser de 20%. Pas mal pour une période marquée par la plus grave crise économique de l’après-guerre. Pourtant, jamais les conseillers financiers et les vieux grognards du secteur pétro-minier n’ont paru aussi divisé sur la pérennité de ce mouvement.

Le brouillage de la finance

Ces hésitations sont compréhensibles. L’explosion de la bulle financière sur les matières premières remonte à moins d’un an et a marqué au fer rouge les investisseurs tardivement convertis à la vision de ressources toujours plus rares.

La suspicion entourant la formation d’une nouvelle bulle est d’autant plus forte que les dernières enquêtes sur l’identité des intervenants des bourses de Londres, New York ou Chicago – où sont fixés les prix mondiaux des produits de base – confirment un retour massif de fonds de placement. Ainsi, sur le marché pétrolier, l’activité de ce que le régulateur américain appelle les «gros spéculateurs» est proche des niveaux atteints il y a un an, alors que le baril valait 70 dollars de plus.

En dépit de leurs promesses, les organes de surveillance n’auraient donc pas empêché la formation d’une nouvelle bulle spéculative? La situation est plus complexe. Car si il y a bulle, celle-ci est liée au placement de l’épargne de tous, plus que de l’activité de quelques requins. Son explosion est donc moins prévisible. Pis encore, son gonflement pourrait être justifié, si la poursuite de la dépréciation du dollar et le retour de l’inflation – effets collatéraux des gigantesques plans anticrises mobilisés par Washington – se confirmaient.

Se protéger de l’inflation

L’intérêt des professionnels en charge de gérer retraites et patrimoine n’est donc pas uniquement opportuniste. Ceux-ci, tentent, en revenant sur les «mat’prem’» de protéger leurs clients de ces deux périls. Problème, l’affaiblissement du dollar a cessé depuis quelques semaines. Et les économistes se déchirent toujours sur la question du grand retour de l’inflation… ainsi que sur l’efficacité du parapluie offert par les produits de base. «Entre 1981 et 2004, les métaux industriels n’ont pas battu l’inflation», rappelle Jacques Nicola, de la banque genevoise Bordier, qui ajoute que «la protection offerte par le pétrole a été encore plus décevante, ne fonctionnant que de début 2007 à l’automne 2008». Si cette relation n’est pas gravée dans le marbre, «elle n’en reste pas moins forte durant les périodes de dépréciation rapide du dollar ou de changement des attentes en matière d’inflation, ce qui est le cas ces dernières semaines», rétorque David Turysk d’Intercota, une société parisienne de trading et de conseil sur les matières premières.

Thème de la rareté intact

«Si la hausse était uniquement nourrie par les fonds de placements, pourquoi le charbon, qui ne leur est pas accessible, a-t-il vu son cours continuer de s’envoler ces dernières semaines?», ajoute David Grimbert, son associé chez Intercota.

Car pour corser le tout, les gourous du secteur qui brandissaient, avant la crise, l’inadéquation entre le rythme d’extraction du sous-sol et les appétits des nouveaux pays industriels, n’ont en rien changé leur discours. Et promettent des cours toujours plus élevés. Sur la scène pétrolière, ils signalent le rôle joué par les tensions au Nigeria ou en Iran dans le maintien du prix du baril à 70 dollars. Ou rappellent que les pays de l’OPEP sont en passe de réduire leurs approvisionnements de 4 millions de barils par jour, une quantité équivalente à la consommation de la Chine. Olivier Jakob, du bureau d’analyse Petromatrix à Zoug ajoute un peu plus à la confusion. «En avril, le trafic routier aux Etats-Unis a progressé de 0,6% par rapport à l’an dernier, ce qui n’était jamais arrivé depuis octobre 2007.» Or, jusque-là, un des arguments avancé pour justifier l’irrationalité de la hausse du pétrole était celui d’une Amérique en crise soudain moins avide d’hydrocarbures. Ce qui semble renvoyer à leur théorie du complot les tenants d’une hausse uniquement financière des cours des hydrocarbures et des minerais.

Baisse des cours attendue

«En réalité, ces deux courants de pensée ont raison», résume cependant Dominique Casaï, responsable d’Uram, maison genevoise spécialisée dans les matières premières. «Nombre de professionnels de l’investissement ont toujours souscrit à ces scénarios [de rareté] mais ont arrêté de les concrétiser en décisions de placement au moment le plus inopportun: en novembre, lorsque tout s’effondrait», poursuit ce dernier. Or certains ont mis du temps à s’extraire de cette atmosphère de fin du monde. Et maintenant que la remontée des cours mondiaux dure depuis des semaines, «ils craignent d’acheter au plus mauvais moment». Seule solution, «attendre une nouvelle baisse des cours pour se repositionner», poursuit ce spécialiste; qui admet «ne plus toucher aux marchés à terme» et se contenter de «s’aventurer sur les marchés qui ne se sont pas emballés, par exemple l’uranium».

Cette perplexité a tout lieu de décevoir les investisseurs. Mais ce sont en réalité ces derniers qui ont créé le brouillard actuel. C’est en effet leur afflux massif sur le marché du pétrole ou du cuivre qui rend impossible de déterminer si le prix d’une cathode ou d’un baril reflète l’équilibre des échanges internationaux… ou de simples flux financiers.