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Maurice Lévy: «Les besoins actuels de la France, pour décupler son attractivité numérique, sont de deux ordres. Il nous faut attirer plus de capital-risque. [...] L’autre priorité doit être de resserrer le lien entre universités et entreprises.»
© Simon Dawson/Bloomberg via Getty Images

Numérisation

Maurice Lévy: «Emmanuel Macron est un accélérateur d’innovation»

Maurice Lévy a fait de l’innovation et du numérique l’axe principal du géant Publicis, dont il a quitté la présidence du directoire le 1er juin. Pas étonnant dès lors que ce grand patron français mette toute son énergie dans Viva Technology, le forum dédié à la créativité numérique dont la seconde édition s’ouvre à Paris ce jeudi

Dernier étage de l’immeuble Publicis aux Champs-Elysées, face à l’Arc de Triomphe. Maurice Lévy, 74 ans, vient juste d’abandonner son ancien bureau aux lourdes portes en bois massif, où s’apprête à s’installer son successeur, Arthur Sadoun, 46 ans. Le patriarche a toutefois gardé un bel accès à la terrasse, d’où l’on voit se découper dans le ciel les tours du quartier d’affaires de la Défense.

La stratégie du troisième groupe mondial de publicité et de communication n’est toutefois pas à l’agenda de notre rencontre. C’est de technologie, d’innovation, et surtout de l’attractivité numérique française dont Maurice Lévy a accepté de s’entretenir avec nous, à la veille de l’ouverture du second forum Viva Technology (Vivatechnology.com), organisé à Paris du 15 au 17 juin avec le groupe de presse Les Echos.

Le Temps: Vous êtes aujourd’hui l’un des avocats les plus zélés de la France numérique. On sait pourtant combien ce pays est critiqué par les milieux d’affaires, jusque-là, pour son incapacité à se réformer. Vous pensez vraiment que Viva Technology peut demain, comme vous le dites, concurrencer le salon Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas?

Maurice Lévy: Lorsque j’évoque Las Vegas, je suis lucide. Concurrencer directement le Consumer Electronics Show qui s’y déroule chaque année n’est pas notre objectif. Viva Technology peut en revanche devenir un très grand événement mondial consacré à l’innovation. Je porte ce projet en moi depuis plus de dix ans. Il a commencé à se matérialiser lorsque j’ai organisé, lors du G8 à Deauville en mai 2011, un «e-G8» avec les plus grandes pointures du numérique. Nous avions présenté nos conclusions aux chefs d’Etat et j’ai alors compris que la France a le potentiel pour s’affirmer comme un acteur de cette nouvelle économie. Une conviction que les initiatives récentes comme la French Tech, sous l’impulsion d’Emmanuel Macron lorsqu’il était ministre de l’Economie, ont conforté.

– Vous évoquez le nouveau président français. Les attentes sont énormes. En matière d’innovation et d’attractivité, son quinquennat peut-il faire la différence?

– Emmanuel Macron est un formidable accélérateur d’innovation. La France sait incuber. De très nombreuses start-up prometteuses sont nées dans l’Hexagone. Des licornes, comme Blablacar, y ont grandi. Mais pour accélérer, il faut créer un engouement, de l’envie, une ferveur dans le public, que le nouveau président peut forger. Emmanuel Macron est porté par la jeunesse. Il incarne un espoir. Il affirme que ce n’est pas un péché de gagner de l’argent, d’être entrepreneur et même de vouloir être milliardaire. Ce discours-là manquait terriblement. Vous allez voir, une cristallisation économique va s’opérer.

– Vous y allez fort. Aujourd’hui encore, de nombreux chefs d’entreprise se plaignent du système Français. Vous avez dirigé un groupe multinational de premier plan qui a prospéré hors des frontières de l’Hexagone. Voyez-vous la réalité en face?

– J’observe les tendances, les changements de mentalité, les ruptures générationnelles. Un tiers des étudiants français interrogés disent vouloir créer leur start-up. C’est énorme. Il y a encore cinq ans, un tiers voulait être fonctionnaire. Je sais aussi l’effet induit, dans l’opinion et auprès des milieux d’affaires, par des personnalités exemplaires. Des grands acteurs mondiaux du numérique comme Xavier Niel pour Free, Patrick Drahi pour Altice ou Stéphane Richard pour Orange, sont tous les jours ou presque sur le devant de la scène. Sont-ils aimés? Pas toujours. Je ne suis pas naïf. Mais le statut d’entrepreneur est revalorisé. La France est un pays très paradoxal qui n’aime pas les patrons, mais croit aux entrepreneurs! Les Français n’aiment pas les entreprises du CAC 40 fortes et puissantes, mais ils soutiennent les conquérants tricolores de la nouvelle économie. La seule ombre qui demeure au tableau est le fait qu’en France, l’échec n’est toujours pas facilement admis. Or l’échec fait partie de la prise de risque, surtout dans l’économie numérique. Il faut le réhabiliter pour avancer. Cela viendra.

– En attendant, beaucoup d’innovateurs et de fondateurs de start-up français s’exilent encore. Et côté grands projets, les Français se souviennent des échecs du Concorde, du Minitel…

– La différence entre le monde numérique et le monde industriel d’hier est la concurrence mondiale. Vous pouvez avoir des rêves fous. Mais vous devez dès le premier jour nager dans le grand bain global que les administrations planificatrices d’autrefois, en France, persistaient à ignorer. Les erreurs anciennes ne sont pas obligées de toujours se répéter. Les besoins actuels de la France, pour décupler son attractivité numérique, sont de deux ordres. Il nous faut attirer plus de capital-risque. Nous avons créé, à Publicis et avec Orange, le fonds d’investissement Iris Capital. Il en faut beaucoup d’autres. Sans capital, pas d’innovation! L’autre priorité doit être de resserrer le lien entre universités et entreprises. Votre campus de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne est un exemple à suivre. L’école française doit comprendre qu’elle est là pour former des jeunes capables, ensuite, de trouver un travail. Mais là aussi, tout change. Un monde de préjugés tricolores s’écroule. Le nombre ahurissant de jeunes diplômés de Bac + 5 au chômage est intenable.

– Il y a la France, mais aussi l’Europe. Viva Technology est très ouvert sur la Chine. Que faire entre Européens pour transformer ce continent en leader numérique?

– Je préconise trois objectifs stratégiques. Le premier doit être l’émergence d’une dizaine ou une quinzaine de grands groupes de télécommunications au niveau européen. On ne peut pas continuer à avoir plus d’une centaine d’opérateurs téléphoniques. Il nous faut des géants richement dotés, capables d’irriguer notre économie numérique. Le second est l’absolue nécessité de grands acteurs européens du capital-risque. Il faut des investisseurs paneuropéens capables de miser sur l’innovation numérique à l’échelle du continent. Troisième besoin, enfin: avoir deux ou trois «clusters», des centres d’innovation dans lesquels les idées foisonnent et les capitaux circulent. Il y en a deux aux Etats-Unis: La Silicon Valley et la région de Boston. L’Europe doit s’inspirer de ces exemples. Il faut des bases pour accélérer l’innovation, des tremplins.

– Un autre enjeu sera abordé à Viva Technology: celui de l’exploitation des données. Tout le monde considère que le Big Data (analyse de données) est la nouvelle mine d’or. Le publicitaire que vous êtes est de cet avis?

– Publicis est le leader mondial de la publicité numérique. Nous travaillons beaucoup sur cette question du Big Data. J’ai, pour ma part, fait depuis quelques années une proposition que l’on pourrait concrétiser au niveau européen: la création d’un compte de données personnelles. Chacun d’entre nous disposerait d’un compte individuel data, et accepterait ou non d’en céder l’exploitation commerciale moyennant rémunération. Le jour où l’Europe ferait cela, ce sera le big bang. Nous disposerons d’une force exceptionnelle face aux fameux GAFA américains (Google, Apple, Facebook et Amazon). En récupérant nos données actuellement utilisées par ces firmes, on règle une partie du problème. Les GAFA y sont bien sûr opposées. Travaillons à les convaincre!


Bio express

Février 1942: naissance au Maroc

1971: rejoint Publicis, aux côtés de son fondateur Marcel Bleustein-Blanchet

1976: devient directeur général du groupe publicitaire qu’il préside à partir de 1987

Juin 2000: rachat de Saatchi & Saatchi. Publicis se hisse au cinquième rang mondial

2013: annonce, puis échec de la fusion avec Omnicom

1er juin 2017: remplacé à la présidence du directoire de Publicis par Arthur Sadoun

15-19 juin 2017: seconde édition de Viva Technology, forum mondial de l’innovation, organisé à Paris avec Les Echos.

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