Ils devaient se rendre une semaine à Chicago. Mais, il y a quelques jours, c’est d’Interlaken, de Zurich ou encore de Genève que la volée actuelle du MBA in Global Hospitality Management est revenue, en raison des restrictions liées au coronavirus.

«Deux tiers de la promotion ne sont pas Européens»

Les MBA, ou Masters in Business Administration, sont des hautes formations pour les cadres, axées sur la gestion. Elles comportent une forte dimension internationale, parce que les participants viennent du monde entier. Et parce que de lointains voyages font souvent partie intégrante des programmes. Quel impact a donc leur report, voire leur annulation?

Dans le MBA in Global Hospitality Management donné par l’école en management hôtelier Les Roches, à Crans-Montana, les voyages ont une grande importance. «Nous avons fait une enquête en juin auprès de nos participants actuels. Pour 82% d’entre eux, les voyages d’études ont joué un rôle déterminant dans leur choix de ce MBA», précise Steeve Chatelain, directeur marketing pour Les Roches.

Les Roches se sont donc tournées vers cette alternative aux voyages lointains: un séjour en Suisse, constitué de visites d’hôtels, de restaurants et d’entreprises, et de rencontres avec ceux qui les gèrent. «Deux tiers de la promotion ne sont pas Européens. Découvrir le secteur de l’hôtellerie ici, qui est en plus très valorisé à travers le monde, est peut-être même encore plus intéressant pour certains participants», estime Steeve Chatelain. Un bus a été privatisé pour l’entier du séjour, pour limiter les risques sanitaires. Le prix changera-t-il? «Non, car nous économisons sur les billets d’avion, mais le bus, la restauration et les logements en Suisse ne sont pas bon marché.»

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Quel rôle jouent ces voyages dans ces formations prestigieuses? «Faire un MBA est un signal que l’on est prêt à voyager, à rencontrer d’autres cultures», éclaire Felix Bühlmann, professeur de sociologie à l’Université de Lausanne et spécialiste des élites.

Ces séjours sont donc pour les hauts cadres «toujours une ressource, un capital qu’on peut ramener à la maison et le signe qu’on peut s’adapter dans différents contextes, estime le professeur. Ces éléments peuvent peser dans une carrière face à d’autres qui n’auraient pas vécu ces expériences. L’idée n’est pas forcément d’aller loin, mais d’aller au bon endroit.»

Car si les voyages peuvent être repensés, il existe des incontournables. «Certaines destinations sont liées à des domaines très spécifiques, comme New York et Wall Street pour la banque», pointe Felix Bühlmann. Difficile, donc, d’envisager des alternatives.

«Une meilleure connaissance de l'autre»

Certaines institutions ont donc fait d’autres choix que le voyage en Suisse. Parmi elles, l’IMD, à Lausanne. Son MBA en management prévoit des séjours à l’étranger, mais c’est aussi le cas de son EMBA, ou Executive Master in Business Administration – des formations continues destinées aux cadres souvent plus âgés et ayant davantage d’expérience professionnelle. Pas moins de trois voyages d’une semaine font habituellement partie du programme: dans la Silicon Valley puis en Chine ou en Inde, et enfin au Brésil, en Israël, au Kenya ou au Pérou.

«Les problèmes du monde pourraient être mieux réglés si nous avions une meilleure connaissance de l’autre; telle est notre vision, avance Stefan Michel, doyen du programme EMBA. Les motivations de chaque participant sont différentes: certains veulent découvrir une région qu’ils ne connaissent pas, d’autres développer des affaires là où ils travaillent déjà.» Il ajoute: «Peu de participants sont Suisses, chaque interaction dans la formation est déjà en elle-même une expérience transculturelle. Découvrir ces pays avec toutes ces différentes cultures permet d’amener une vraie diversité de regards.»

Des séjours reportés

Mais le dernier voyage qui a pu être effectué remonte à mars dernier, en Inde. L’IMD a donc décidé de créer, pour chaque voyage annulé, un module en ligne, notamment autour de l’innovation ou de l’intelligence artificielle. Les séjours à l’étranger seront quant à eux reportés… après la fin du cursus des participants.

Une solution qui convient bien à Gordon McCauley, président et directeur général d’AdMare BioInnovations, entreprise canadienne dans le secteur des sciences de la vie. Il finira en avril son EMBA avec l’IMD. Deux de ses voyages ont été annulés, le troisième le sera certainement. «J’avais choisi cette formation pour avoir davantage une perspective internationale dans mon travail. On peut lire et étudier tout ce qu’on veut, pour comprendre une culture, il n’y a rien de mieux que de se rendre sur place. J’avais opté pour le Kenya, la Chine et la Californie. Mais il est évident que nous devons nous adapter.»

Le directeur d’entreprise effectuera donc son voyage après avoir été diplômé. «On peut même y voir un intérêt supplémentaire: la formation m’aura appris davantage avant d’y aller», souligne-t-il.

Quels changements?

Ces institutions seraient-elles prêtes à revoir leur modèle si la situation perdurait, ou pour moins voyager, afin de prendre en considération le réchauffement climatique? «Pour l’instant je ne vois pas vraiment de substitut, craint Stefan Michel de l’IMD. Par contre, le programme dans son ensemble est amené à changer. Nos trois premières semaines se font par exemple désormais en ligne, ce qui signifie moins de déplacements.»

Pour Steeve Chatelain des Roches, «le fait de se rendre compte qu’on n’a pas toujours besoin d’aller à l’autre bout du monde date d’avant la crise. Mais dans le secteur du tourisme, et avec l’ambition de découvrir d’autres marchés et cultures, il reste important de proposer des voyages ponctuels, détaille-t-il. Il me paraîtrait aussi hypocrite de supprimer ces séjours pour réduire notre empreinte carbone alors que nos élèves viennent du monde entier pour suivre notre cursus.»

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