D’un côté, Marc Bonnant, «un des plus célèbres avocats au monde», comme il se fait présenter devant la Cour du district sud de New York. De l’autre, la banque d’affaires Merrill Lynch, filiale de Bank of America, première banque des Etats-Unis. En jeu, des millions de dollars aujourd’hui disparus qui appartenaient à trois neveux et nièces d’Edmond Safra, le célèbre banquier décédé en 1999, et dont Marc Bonnant est l’exécuteur testamentaire. Attaquée pour sa mauvaise gestion, Merrill Lynch s’est retournée contre l’avocat suisse, qu’elle tient pour responsable à titre personnel. C’est ce que révèlent des centaines de documents et de procès-verbaux rendus publics par la justice américaine.

Marc Bonnant conteste sur toute la ligne. L’avocat a même assigné la banque devant une Cour civile à New York. Or, le plaideur genevois a été débouté par un premier jugement en mai dernier. Il a depuis fait recours. De toute cette affaire, des paris extrêmement risqués pris sur le compte dont il avait la charge, Marc Bonnant maintient qu’il ne savait rien ou presque. A propos d’une signature à laquelle Merrill Lynch prête d’importantes implications, l’ancien bâtonnier dénonce une «erreur» de sa secrétaire.

Novembre 2001. Par la volonté de Lily Safra, veuve et héritière de la grande fortune d’Edmond, une donation est accordée aux deux neveux et à la nièce du banquier. Camelia Nasser de Kassin, Ezequiel et Jacques Nasser doivent toucher chacun 10 millions de dollars. A cette fin, Marc Bonnant crée des «structures»: trois fondations au Liechtenstein, détenant à leur tour les actions des sociétés enregistrées dans les îles Vierges britanniques dont l’avocat est l’unique administrateur. Des comptes sont ouverts auprès de la filiale de Guernsey de la banque HSBC. Celui porté au nom de la société Sophin Investment Ltd dévoile en toutes lettres l’identité de sa bénéficiaire économique: Camelia Nasser de Kassin.

Quelques semaines plus tard, explique Marc Bonnant dans une déclaration à la Cour de New York, «Ezequiel Nasser et la famille» demandent à ce que ces comptes soient transférés auprès de Merrill Lynch à New York. Les frères Nasser le mettent en contact avec Claudia Buch, une gérante de la grande banque. Mais cette fois, l’avocat ne suit pas la même procédure qu’avec HSBC.

Du nom de Camelia Kassin, plus aucune trace. La signature de Marc Bonnant, ou ce qui apparaît comme telle, figure deux fois sur le formulaire d’ouverture. Une première en tant qu’administrateur de la société Sophin, et une seconde, cette fois sur la ligne libellée «Accountholder». Détenteur du compte.

En 2004, à la demande de Claudia Buch, Marc Bonnant signe un nouveau formulaire. Il s’agit cette fois d’une «lettre confidentielle» par laquelle il déclare être le «seul propriétaire» du compte. Un document interne de Merrill Lynch, signé par Claudia Buch, mentionne le bénéficiaire économique du compte: «Marc Bonnant, 100%». Puis cette demande de mise en garantie du compte, toujours signée par Claudia Buch, qui mentionne la «fortune nette» du supposé détenteur. «Le client possède une étude prospère en Suisse, s’occupe de personnes très importantes et très riches», indique la gérante dans une note manuscrite. Cette dernière ajoute: «Ne pas appeler le client sans moi sur la ligne.»

Les années passent. Le compte Sophin se porte bien. En six ans, les 10 millions se transforment en 18 millions. Mais à la mi-mars 2008, catastrophe. Emporté par la crise financière, le compte Sophin, gorgé de titres risqués, s’effondre (lire ci-dessous). Non seulement les 18 millions de dollars sont perdus, mais reste une ardoise proche de 5,5 millions. Claudia Buch est licenciée. Il apparaît en outre que cette dernière entretenait une liaison avec Ezequiel Nasser, à qui elle aurait permis d’agir, en l’absence de procuration, sur le compte de sa sœur Camelia.

S’ouvre alors le bal judiciaire. Claudia Buch porte plainte pour licenciement abusif, et perd. Puis, en juin 2008, Camelia Kassin attaque Merrill Lynch. En substance, la sœur accuse son frère Ezequiel et sa maîtresse Claudia Buch d’avoir abusé de sa confiance, comme celle de Marc Bonnant, en utilisant son compte pour ses paris spéculatifs. «Ni Camelia Kassin ni Marc Bonnant n’ont autorisé ces transactions», affirme la plainte qui réclame 23 millions de dommages à la banque.

Comme l’exigent la plupart des contrats bancaires américains, le litige entre l’établissement et la cliente doit se résoudre devant un tribunal d’arbitrage de l’autorité de régulation des intermédiaires financiers, la FINRA. Merrill Lynch y attaque alors en retour l’avocat genevois. «Monsieur Bonnant n’a jamais révélé qu’il agissait pour le compte d’un tiers, affirme la banque. Au contraire, celui-ci s’est sciemment présenté comme le bénéficiaire du compte. Par ses omissions, Monsieur Bonnant a permis une gestion agressive du compte ou a autorisé Ezequiel Nasser à gérer le compte de la manière que dénonce aujourd’hui Camelia Kassin.» En conséquence, Merrill Lynch tient Marc Bonnant pour responsable des 5 470 260 dollars de découvert total sur le compte Sophin. La banque se réserve également le droit de se retourner contre l’avocat suisse si celle-ci devait être contrainte de verser les 23 millions de dollars de dommages exigés en arbitrage par Camelia Kassin.

Marc Bonnant conteste ces accusations. «Personne ne me réclame le moindre centime», indique-t-il au Temps. Selon lui, aucun des documents qu’il a signés ne l’expose à titre personnel. Pourquoi ne pas avoir indiqué à Merrill Lynch le nom de sa cliente comme bénéficiaire économique, comme il l’avait fait chez HSBC? «Parce que HSBC me l’avait demandé, non Merrill Lynch qui avait des contacts directs avec les bénéficiaires économiques des sociétés. Si Merrill Lynch m’avait soumis, lors de l’ouverture du compte, un formulaire d’identification du bénéficiaire économique, je l’aurais naturellement signé comme je l’ai fait pour HSBC.»

«C’est le frère qui gérait le compte de sa sœur, résume Marc Bonnant. Il a tout perdu. La position de la sœur est d’attaquer son frère et la banque. Quant à moi, j’ai signé ces documents en qualité d’administrateur de la société, non pas en tant que titulaire de compte. Merrill Lynch sait parfaitement que ce n’est pas mon compte. Ils ne soutiennent pas sérieusement que ce le soit.»

A lire les interventions des avocats de la banque, l’accusation apparaît pourtant des plus sérieuses. Principal argument: la fameuse double signature du formulaire d’ouverture du compte Sophin. A ce chapitre, Marc Bonnant s’est montré moins accusateur envers sa secrétaire lors de son entretien avec Le Temps que devant la Cour de New York, où il désigne celle-ci nommément comme l’auteur d’une «erreur». «Il y a effectivement un document tamponné deux fois – ce n’était pas ma signature mais un tampon –, convient Marc Bonnant, mais assurément, je n’ai jamais déclaré que j’étais le bénéficiaire économique d’un compte alors que je ne le suis pas.»

Sans trancher sur le fond – la responsabilité personnelle de l’avocat sur le découvert du compte – la Cour de New York a estimé que la double signature sur le formulaire, qui comprend une clause d’arbitrage, engageait bel et bien Marc Bonnant à s’y soumettre. Mais celui-ci maintient: «Je n’ai pas signé à titre personnel cette clause d’arbitrage. Si un juge a estimé le contraire, c’est à tort. Un appel est en cours. S’il est rejeté, je me soumettrai sereinement à la procédure arbitrale.»

La «lettre confidentielle» de 2004 a aussi pesé sur les débats à la Cour. Là encore, Marc Bonnant ne cède rien: «Si Sophin dit, sous ma signature, qu’elle est la seule titulaire du compte, elle dit quelque chose de rigoureusement exact. Le titulaire du compte et le bénéficiaire économique sont deux notions tout à fait différentes.» Un juriste suisse avance l’hypothèse que le juge new-yorkais peut aussi méconnaître les pratiques des avocats en Europe (lire encadré).

Joint à New York, l’avocat de Camelia Kassin confirme que sa cliente ne souhaite pas engager une procédure contre Marc Bonnant. Sur le fond pourtant, serait-elle en position de reprocher à l’avocat genevois d’avoir laissé son frère user de son compte? A cette question, Brian ­Fischer répond, laconique: «Cette option n’est pas poursuivie.»

Claudia Buch, qui travaille à présent pour un fonds alternatif lié aux Nasser, n’a pas répondu à nos messages. Quelle que soit l’issue de son appel au civil, Marc Bonnant se prépare à témoigner, en janvier, dans la procédure d’arbitrage lancée par sa cliente contre Merrill Lynch. Il ne se rendra toutefois pas aux Etats-Unis, et s’exprimera par vidéoconférence, nous a-t-il indiqué.