Économie inclusive

Mechtild Rössler: «On ne peut pas stopper le tourisme»

L’Unesco possède une arme pour forcer les villes à limiter l’impact du tourisme: sa liste du patrimoine mondial. Pour sa directrice, l’explosion des flux touristiques doit pousser les autorités à redoubler de vigilance dans leurs plans de gestion

Pendant cette année anniversaire de nos 20 ans, «Le Temps» met l’accent sur sept causes emblématiques de nos valeurs. La cinquième portera sur «l’économie inclusive». Nous souhaitons vous faire découvrir des idées, des modèles et des personnalités qui, chacun à leur manière, développent une économie et une finance plus saines.

Du «greenwashing» pratiqué par certaines multinationales aux micro-initiatives développées par des individus, un vaste univers existe, que «Le Temps» explorera par petites touches au fil du mois qui vient. 

Retrouvez tous les articles consacrés à cette cause ici.


Depuis 2001, l’Unesco surveille attentivement l’impact du tourisme sur le patrimoine mondial. Basée à Paris, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture a notamment prié les autorités vénitiennes d’éloigner les bateaux de croisière du centre-ville sous peine de retirer la Cité des Doges de sa célèbre liste référençant les merveilles architecturales et naturelles mondiales. Mechtild Rössler, directrice de la division du patrimoine et du Centre du patrimoine à l’Unesco, est de celles qui préfèrent «gérer» plutôt que limiter le tourisme. Entretien avec une femme qui a vu du pays, à la veille de son départ en vacances.

Comment l’Unesco valorise-t-elle l’installation de tourniquets à Venise?

C’est une mesure nécessaire. Nous avons discuté avec le maire de Venise [Luigi Brugnaro, ndlr] pendant six heures. Nous discutons de manière générale beaucoup avec les autorités locales. La volonté de compter les visiteurs n’est pas unique. Dubrovnik compte les touristes à l’aide de caméras intelligentes. Cela permet de dire avec précision combien de personnes sont dans le centre-ville historique après 18h. Il est normal que les gestionnaires de patrimoine connaissent ces informations.

Ces mesures évoquent le parc thématique. Il semble inhabituel de considérer une ville comme une zone à «gérer»…

Je vous rappelle que les visiteurs doivent aussi prendre un ticket pour entrer au Grand Canyon ou dans des réserves naturelles. C’est normal. Cela étant dit, le patrimoine n’est pas un musée. C’est une expérience, qui doit être gérée puisque tout le monde veut y participer. Pensez à ces villes qui se retrouvent soudainement assaillies de touristes. Parfois, les autorités ne connaissent même pas l’origine du boom, qui peut être liée à une scène dans une série coréenne. Comment pourraient-elles gérer les flux? La demande de régulation vient aussi de leurs concitoyens qui ne peuvent continuer à vivre ainsi.

Les bateaux de croisière sont aussi l’une des causes de ces arrivées massives et soudaines de visiteurs.

Et ils grossissent toujours plus! Avant, on ne trouvait pas de bateaux de 4000 à 6000 personnes. A Venise, le problème est double. Au-delà des débarquements massifs, les vagues provoquées par les embarcations menacent directement les infrastructures.

Vous n’avez pourtant pas encore été entendus par les autorités…

Nous avons été entendus! Des propositions ont été formulées, comme celle d’emprunter un canal portuaire existant (le Canale Vittorio Emanuele III) afin de mettre un terme au passage de grands navires par le bassin de San Marco. L’Etat partie doit désormais nous transmettre une feuille de route pour décembre de cette année. Je n’ai encore rien reçu par écrit.

Vous parlez surtout de gérer le tourisme. Mais beaucoup de résidents réclament une décroissance des flux touristiques.

On ne peut pas arrêter le tourisme. D’ailleurs, le tourisme reste fragile. Il n’y a pratiquement plus rien de visitable au Moyen-Orient, hormis en Jordanie. Quand on a bloqué le tourisme au Zimbabwe, la population locale en a beaucoup souffert. En réalité, il existe des sites de l’Unesco qui sont visitables, des sites qui ne peuvent accueillir que 20 ou 40 personnes par jour ou d’autres qui sont presque inaccessibles. Comme l’île de Saint-Kilda, où je ne suis allée qu’une fois en hélicoptère militaire, ou les grottes de Lascaux, qui sont fermées au public. Chaque lieu est unique et nous demandons aux autorités d’élaborer des plans de gestion spécifiques. Nous avons besoin d’un tourisme durable.

Comment est-ce que vous définiriez le tourisme durable?

Je vais vous dire ce que ce n’est pas. Il y a quelques décennies, un monastère avait demandé son inclusion sur notre liste. Quand ils se sont retrouvés submergés par la demande touristique, ils ont appelé madame Rössler pour lui demander quoi faire. Cela illustre parfaitement notre problème. Il faut être préparé pour entrer sur la liste de l’Unesco. Il faut travailler en amont avec les tour-opérateurs pour espacer les visites, faire de la sensibilisation chez les jeunes pour éviter le vandalisme, etc.

La liste de l’Unesco, c’est le Routard ou le guide Michelin des régions…

C’est plus que ça. On parle de la crème de la crème!

L’Unesco s’est dotée d’un programme de tourisme durable en 2012. De quoi s’agit-il?

Son coordinateur, Peter DeBrine, s’occupe notamment de développer des routes culturelles à travers l’Europe souterraine. Dans les mines de sel polonaises ou, en Champagne, dans les maisons et caves, par exemple.

Puis-je demander où part en vacances la directrice du patrimoine de l’Unesco?

Je ne pars plus (rire)! Je préfère le calme de ma maison du sud de la France. Barcelone, le Machu Picchu, Venise: ces expériences ne sont plus comme avant. C’est devenu une horreur totale.

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