Il est loin, l'imposant docteur Knock qui invente les maladies de ses patients pour mieux exploiter leur crédulité, et qui passe ses journées à prodiguer d'un ton sentencieux conseils et médicaments sous le regard ébahi de ses victimes. N'en déplaise à Jules Romain, le métier de médecin, sous la pression de l'explosion des coûts de la santé, est en pleine mutation. De praticien mû essentiellement par la vocation de guérir, il est sur le point de se transformer en entrepreneur. «Le médecin est descendu de son piédestal, constate Pierre-André Repond, secrétaire de la Société vaudoise de médecine. La nouvelle génération ne fait plus ce métier pour exercer de manière privilégiée une profession libérale. Les praticiens se voient dorénavant contraints d'assumer la responsabilité économique de leurs actes.»

Une étude vaudoise, rendue publique cet été, indique que les médecins sont pessimistes et inquiets quant à leur avenir (lire Le Temps du 31 mai 2002). Un état d'esprit aggravé par les décisions prises par les autorités fédérales afin d'endiguer le flux incessant des coûts. On peut citer, dans le désordre, la nouvelle structure des tarifs médicaux, Tarmed, qui décompose l'activité du médecin en plus de 4000 gestes, chacun ayant son prix, et qui complique singulièrement la facturation; la clause du besoin qui, à l'instar de ce qui se passe pour les cafés restaurants, limite le nombre d'ouvertures de cabinet; ou la suppression de l'obligation de contracter, qui sera discutée en plénum du Conseil national au mois de décembre et qui permettrait aux assurances d'établir une liste des médecins qu'elles acceptent de rembourser. Tous ces éléments mis ensemble «posent aux praticiens un certain nombre de questions auxquelles ils se doivent de répondre, et surtout exigent d'eux une plus grande rigueur», ainsi que le relève un observateur.

Bref, l'un dans l'autre, les médecins voient leurs charges augmenter et leurs entrées diminuer, ou comme le résume l'un d'entre eux, «où que nous regardions, nous avons pour seule perspective la diminution de nos revenus». Ils doivent donc travailler à réduire leurs coûts. Une obligation à laquelle la formation qu'ils ont suivie, très exigeante sur le plan technique et théorique, ne les a pas préparés. C'est la raison pour laquelle l'Association des médecins du canton de Genève (AMG) vient de mettre sur pied, en collaboration avec la société spécialisée en gestion ManagementBoosters, une formation continue destinée à ses membres indépendants (lire ci-dessous). Ce cursus a pour objectif de les préparer aux aspects managériaux de leur activité. «C'est un projet auquel nous songions depuis des années, reconnaît Jean-Marc Guinchard, secrétaire général de l'AMG. Les médecins ont une formation tellement lourde que, durant leurs études, ils n'ont guère le temps de songer à autre chose qu'à leur métier de base. Notre but est de les sensibiliser aux aspects économiques de leur profession.» De leur côté, les Vaudois lorgnent déjà sur ce programme qui, comme le déclare Pierre-André Repond, «pourrait aider nos membres à faire le tour de tous les problèmes posés par cette petite entreprise qu'est un cabinet médical».

Ces problèmes sont nombreux et commencent avec la nécessité de trouver les fonds nécessaires pour se lancer. «Lorsque pour la première fois, j'ai discuté avec mon banquier, je me sentais complètement dépassé, raconte ce jeune médecin généraliste. Je ne comprenais même pas son langage.» Sans compter que les banques sont de plus en plus réticentes à prêter de l'argent à cette profession qu'elles considèrent dorénavant comme «à risque». Un désarroi financier auquel viennent s'ajouter les discussions avec les architectes et les fournisseurs de meubles et matériel médical, la rédaction des contrats de travail des collaborateurs, secrétaire médicale et femme de ménage, les arcanes de la facturation, les négociations avec les assurances sociales, la mise en place d'un plan de retraite, la fiscalité, pour n'en citer qu'une partie. «J'ai dû tout apprendre sur le tas. Ce sont des notions qui n'ont plus rien à voir avec le taux de cholestérol», poursuit le généraliste.

A toutes ces questions lancinantes s'ajoute un nouvel aspect du métier: la nature des relations entre le patient et son médecin est de plus en plus commerciale: le malade devient un consommateur qui achète un service ou un produit, et qui a des attentes et des exigences. Ainsi que le souligne Jean-Marc Guinchard: «Il est de mieux en mieux informé sur les techniques médicales et les traitements à disposition, il arrive avec des demandes précises, tous éléments qui faussent la relation. Le médecin doit apprendre également à gérer cette nouvelle situation, à ne pas se laisser manipuler et à revenir à une relation de confiance pour la meilleure prise en charge possible.» C'est-à-dire communiquer avec le patient et remettre le traitement au centre: le serment d'Hippocrate version contemporaine.