L’interprofessionnalité, concept aujourd’hui très en vogue, peine à faire son lit à l’hôpital et, de manière générale, dans le secteur de la santé en Suisse. «Chacun est dans son silo, on ne mélange pas les genres», glissent plusieurs soignants. Médicaux et paramédicaux se retrouvent chaque jour au chevet du malade, mais, sitôt achevées la mise en place ou l’évaluation d’un traitement, l’échange se raréfie.

Les pays anglo-saxons, Etats-Unis, Canada, Grande-Bretagne, sont à cet égard à la pointe en matière de rapprochement entre les disciplines et les formations, précisent-ils. Etudiants en médecine et futures infirmières partagent parfois les mêmes bancs des amphithéâtres universitaires et participent aux mêmes ateliers où sont exercés les gestes techniques. «Je connais chez nous beaucoup d’étudiants en médecine de 6e année qui ignorent encore quelles sont les compétences des infirmières, ce qu’ils peuvent leur demander durant par exemple une réanimation», regrette le docteur Elisabeth Van Gessel.

Cette maître d’enseignement et de recherche mène à l’Université de Genève un projet qui pourrait faire bouger les choses. Avant la fin de l’année, devrait ouvrir rue des Clochettes et à la Roseraie un centre de compétences cliniques interprofessionnelles qui réunira la Faculté de médecine et la Haute Ecole de santé (HEDS), pour cinq de ses filières (sages-femmes, techniciens en radiologie médicale, soins infirmiers, diététiciens, physiothérapeutes).

Ce centre de simulation où se retrouveront les étudiants mais aussi les personnels diplômés sera pourvu de mannequins haute définition et des acteurs seront recrutés «pour jouer parfaitement aux malades». Les étudiants de médecine de master et les futures infirmières ainsi que des physiothérapeutes et des techniciens en radiologie seront confrontés à divers scénarios de pathologie.

Un tel centre appelé Simulhug, exigu et austère, existe déjà depuis 2007 dans les sous-sols des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Une pièce y reproduit en détail une salle de soins intensifs. Le travail en équipe, la communication et la prise de décision y sont étudiés et décortiqués autour d’un mannequin «intelligent» qui repose sur un lit ergonomique.

«Plus de 3000 professionnels et étudiants ont déjà bénéficié de ces pratiques simulées qui aident à maintenir le niveau d’expertise nécessaire pour gérer toutes les situations. L’intérêt est de cibler les dysfonctionnements qui pourraient être fâcheux en situation réelle», souligne Robert Doureradjam, infirmier anesthésiste et instructeur. Il a été formé à Boston, «la Mecque de la simulation», dit-il.

Cet après-midi-là, trois infirmières de neurologie testent leurs compétences autour d’un «patient» victime d’un accident vasculaire cérébral et qui soudain «fait» une détresse respiratoire. Faute de médecin, Robert Doureradjam jouera à l’interne de garde. «On regrette le manque de formations communes où médecins et infirmières pourraient se confronter. On ne les réunit qu’une journée tous les deux mois, c’est peu», reconnaît l’instructeur.

Elisabeth Van Gessel explique justement que «les pratiques simulées seront développées dans le centre que nous ouvrons cet automne, avec une mutualisation des outils afin que chacun comprenne la fonction et les compétences de l’autre».

Daniel Petitmermet, directeur de la HEDS, ajoute: «Ce centre sera le lieu le plus visible du partenariat entre la Faculté de médecine et notre école. Mais nous bénéficions déjà depuis des années de modules de formation au sein du Centre médical universitaire. Notre objectif est que nos étudiants baignent dès le départ dans une culture commune.»

Ce changement notoire ira en s’intensifiant dans les 10 à 15 années à venir. Le monde médical qui tient à ses prérogatives et son prestige va-t-il jouer le jeu? «Le médecin mandarin ou tout-puissant, c’est fini», rassure Laurent Bernheim, vice-doyen de la ­Faculté de médecine. «Une nouvelle génération est arrivée qui a compris que le travail en équipe et en réseau améliore la sécurité du patient. Il ne s’agit pas d’envoyer les futures infirmières étudier la cardiologie de pointe mais de partager des cours sans jamais remettre en cause l’identité de chacun.»

Les infirmières qui ont lutté longtemps pour la reconnaissance de leur profession et la valorisation de leur diplôme ne souhaitent elles-mêmes pas aller trop loin. «Nous connaissons et respectons la tâche du médecin, nous évoluons le plus souvent sous ses ordres. L’intérêt de davantage de mises en pratique communes est que le médecin soit de son côté avisé de nos compétences, des actes que l’on peut ou que l’on ne peut pas réaliser», souligne une soignante.

La HEDS, qui se félicite du rapprochement amorcé, se prépare elle-même à une nouvelle mutation: étalée sur deux sites, à Champel et aux Caroubiers, l’école pourrait se regrouper sur un même lieu, ce qui facilitera son fonctionnement et permettra d’augmenter le nombre d’étudiants.

«Le médecin mandarin ou tout-puissant, c’est fini»