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Le magazine online zurichois a levé au printemps dernier 3,4 millions de francs pour matérialiser son manifeste pour un journalisme de qualité, affranchi du diktat de la publicité, et qui «remet le lecteur au centre». 
© Siggi Bucher

Journalisme

Des médias indociles encore en quête d’un modèle alternatif

Le Mediapart romand n’est pas encore né. Mais ceux qui croient au renouveau de l’industrie sont désormais capables de lever des millions pour lancer leurs projets. Ne reste plus qu’à fidéliser les lecteurs, sans se disperser

Pendant cette année anniversaire de nos 20 ans, «Le Temps» met l’accent sur sept causes emblématiques de nos valeurs. La première est celle du journalisme, chamboulé par l’ogre numérique, par les fausses nouvelles, et que les pouvoirs politiques rêvent toujours de reprendre en main. Nous vous avons présenté le travail de 5 autres «Temps» dans le monde (semaine 1), et les portraits de 4 journalistes qui font bouger les lignes (semaine 2): cette semaine, place aux défis économiques du secteur. Deuxième épisode aujourd'hui: des médias indociles encore en quête d'un modèle alternatif


Ils voulaient raconter l’actualité «autrement», envoyer un «coup de poing» aux médias traditionnels ou souffler un vent «indocile» sur le paysage romand. Un an après la mort de L’Hebdo, les médias alternatifs se heurtent encore au principe de réalité. Difficile de réinventer le modèle d’affaires traditionnel de la presse, basé sur des annonceurs soutenant l’essentiel des coûts de production.

En France, le magazine Ebdo n’a pas passé l’hiver, plombé par des errances journalistiques autour de l’affaire Hulot (prescrite pour l’essentiel), la fuite d’un investisseur courroucé et sa déroute en kiosques. Même l’emblématique Vice a souffert. Longtemps considérée comme le meilleur exemple de réussite d’un nouveau média, la marque, connue pour ses reportages trash, a dû revoir les ambitions de sa chaîne Viceland. Et encaisser le départ de la direction générale de son cofondateur Shane Smith.

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D’autres «grilles de lecture»

En Suisse, ceux qui voulaient faire du site Bon pour la tête le nouveau Mediapart ont aussi déchanté, faute de propositions de piges. «Nous restons ouverts à tous les contenus. Mais nous nous sommes rendu compte que l’analyse et les points de vue fonctionnent mieux», reconnaît Patrick Morier-Genoud, membre de ce collectif sans hiérarchie qui est parvenu à convaincre 3120 abonnés (dont près de 3000 payants, à 8 francs par mois) en neuf mois de gestation.

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«Le bébé se porte bien. Mais nous sommes encore à la recherche d’une définition de ce qu’est un contenu, davantage que d’un modèle d’affaires», précise Patrick Morier-Genoud, qui reconnaît des discussions à l’interne sur le rythme de publication (pour l’heure établi à trois sujets par jour), la ligne éditoriale et l’abandon de l’actualité pure. «On ne veut pas refaire des sujets. Tous les journalistes de Bon pour la tête ont cette capacité de faire des pas de côté, pour sortir des grilles de lecture traditionnelles.»

Nouveaux outils financiers

Les médias «alternatifs» ont souvent pour seul point commun de maîtriser les nouveaux outils de financement. Ebdo était parvenu à lever 409 000 euros en un temps record à travers une plateforme de crowdfunding. Bon pour la tête avait récolté 230 000 francs sans même passer par un site spécialisé dans le financement participatif. Une bouffée d’oxygène qui doit lui permettre de continuer à tourner pendant trois ans, en maintenant la même rigueur dans la gestion des coûts, estime Patrick Morier-Genoud. Bon pour la tête ne compte qu’un poste et demi fixe (gestion du site et administration) et rétribue ses auteurs à la pige (en moyenne 300 francs pour un article, 200 pour une chronique).

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Dans la discipline du financement participatif, c’est d’ailleurs toujours Republik qui détient le record national. Le magazine online zurichois a levé au printemps dernier 3,4 millions de francs pour matérialiser son manifeste pour un journalisme de qualité, affranchi du diktat de la publicité, et qui «remet le lecteur au centre».

Les fondateurs se donnaient trois à cinq ans pour atteindre le seuil de rentabilité avec 25 000 abonnés, à 240 francs par an. Ils en comptent déjà 19 500. Mais la présidente de cette coopérative, Nadja Schnetzler, ne crie pas encore victoire. «Il faut maintenant les convaincre de rester après janvier 2019. C’est une autre tâche que de lancer un projet.»

Pour ce faire, Republik compte sur une rédaction resserrée de 15 personnes, sélectionnées sur dossier. «Une rédaction, c’est un peu comme un organisme, explique la présidente. Les gens doivent se côtoyer pour élaborer un produit de qualité. C’est plus difficile avec des pigistes.» On retrouve des sujets très variés sur le site, d’une série sur le fonctionnement du système judiciaire suisse à des histoires de blanchiment d’argent en Malaisie en passant par le dopage sportif, «avec un scoop dedans!», précise Nadja Schnetzler.

Opter pour le tout payant, changer de public

Gotham a choisi l’hyper-spécialisation et le tout payant (sans exception). Le média numérique n’est composé que de deux journalistes, François Pilet et Marie Maurisse, et ne couvre que les affaires de criminalité économique. «L’Hebdo nous prenait beaucoup de sujets, explique François Pilet. Après sa fermeture, nous avions deux possibilités: arrêter parce que cela ne valait plus le coup de faire de telles enquêtes, ou chercher un autre public.»

L’indocilité, c’est peut-être juste d’exister. Sans publicité ni mécène et hors de tout groupe de presse.

Lancée en avril 2017, la newsletter payante est envoyée tous les jeudis à 200 destinataires. A 80% des cabinets d’avocats, le reste étant réparti entre des banques (compliance), des sociétés d’intelligence économique ou des ONG, qui paient entre 1090 et 2000 francs par an pour cette «veille judiciaire».

Le site diffuse et résume des documents judiciaires, provenant de juridictions étrangères ou suisses, du Tribunal fédéral aux Ministères publics cantonaux. Des sources déjà publiques pour l’essentiel. Mais le modèle fonctionne, assure François Pilet: «Les avocats n’ont ni le temps ni la disposition de faire cela. C’est un travail de journaliste. Et certains documents ne sont librement accessibles qu’à cette profession.»

Chez Bon pour la tête, Patrick Morier-Genoud résume l’état d’esprit qui prévaut dans la plupart de ces nouvelles rédactions: «L’indocilité, c’est peut-être juste d’exister. Sans publicité ni mécène et hors de tout groupe de presse.»

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