Une équipe de journalistes d’investigation suédois a mis au jour le «chaînon manquant» des montages fiscaux créés il y a plus de vingt ans par le fondateur d’Ikea, Ingvar Kamprad. Leur enquête diffusée sur la télévision publique suédoise mercredi soir révèle l’existence d’une «fondation secrète» basée au Liechtenstein, Interogo, qui abriterait un trésor de 11,2 milliards d’euros (15 milliards de francs), accumulés nets d’impôts depuis vingt ans.

La fortune d’Ingvar Feodor Kamprad était estimée jusqu’ici à 35 milliards de francs. Installé en Suisse depuis 1976, il profite depuis d’un forfait fiscal calculé sur ses dépenses. Célèbre pour sa pingrerie, le retraité de 84 ans s’était montré aux médias suisses au volant d’une Volvo de 15 ans d’âge ou encore posant dans le salon de sa villa d’Epalinges (VD) sur un canapé Ikea élimé.

Dans un communiqué envoyé par Ikea à l’agence TT News peu avant la diffusion de l’émission, Ingvar Kamprad a reconnu ­l’existence d’Interogo. Selon le fon­dateur, la structure aurait été conçue pour préserver «l’indépendance et la solidité financière à long terme d’Ikea». Officiellement, Ingvar Kamprad a toujours affirmé avoir cédé le contrôle l’Ikea à une fondation de bienfaisance de droit hollandais, la Stichting Ingka Foudation. Or cet assemblage intrigue la presse économique depuis des années.

En 2006, l’hebdomadaire The Economist avait estimé la valeur de la fondation Ingka à 36 milliards de dollars, ce qui en ferait techniquement la première charité au monde, loin devant la fondation Bill & Melinda Gates. En théorie bien sûr, puisque outre son statut légal, Ingka ne fait pas dans les bonnes œuvres. Ses statuts particulièrement stricts ne prévoient de distribution que pour des projets en lien avec «l’innovation dans l’architecture et le design d’intérieur». Ses parts ne peuvent être vendues qu’à une autre fondation avec les mêmes buts et les mêmes administrateurs. Personne, ni les membres actuels de son comité de cinq membres ni les trois héritiers du patriarche ne pourront modifier ces règles. En réalité, la fondation Ingka servirait ainsi à verrouiller la propriété et le contrôle de l’entreprise Ikea, ainsi qu’à la protéger d’une éventuelle tentative de rachat hostile.

Si la fondation Ingka détient ainsi formellement l’empire Ikea, Interogo jouerait un tout autre rôle: celui d’extraire une partie des bénéfices du groupe via une seconde fondation, Inter Ikea. Celle-ci détient la marque Ikea et touche un droit de 3% sur toutes les ventes des 260 magasins du groupe dans 38 pays.

En confirmant mercredi qu’Interogo était le propriétaire d’Inter Ikea, Ingvar Kamprad admet implicitement avoir gardé le contrôle sur cette formidable source de revenus, ce qu’il avait toujours nié. «La fondation Interogo est contrôlée par ma famille et dirigée par un conseil composé de membres extérieurs», a-t-il indiqué dans le communiqué.

«C’est Inter Ikea qui est le vrai Ikea», affirment les auteurs du documentaire, estimant que les droits de 3% sur les ventes détournés vers la fondation secrète se seraient montés à 11,2 milliards d’euros en vingt ans. Ces opérations «sont réalisées à travers un montage complexe de sociétés où les milliards de bénéfices sont disséminés entre les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg, la Suisse et les îles Vierges dans le but d’échapper aux impôts», expliquent les journalistes.

«Nous avons toujours perçu les impôts comme n’importe quel autre coût lié à notre activité», a répondu le fondateur. Ikea a ouvert une salle de discussion en direct sur son site internet suédois, jeudi, où le patron du groupe Peter Agnefäll a répondu aux questions des internautes.