Votre peau? Sans bouton. Vos yeux? Plus ronds. Votre taille? Plus fine. L’application chinoise Meitu fait de votre selfie ce que son nom promet, une «belle image». En quelques instants, la photo est retouchée pour répondre aux canons de la beauté, de Chine ou d’ailleurs. Lancée en 2008 à Xiamen, une ville située entre Shanghaï et Hongkong, Meitu revendique 456 millions d’utilisateurs chaque mois, principalement en Chine où l’autoportrait avec un smartphone fait partie de la vie quotidienne. Au restaurant, en attendant le métro ou devant la boutique d’un centre commercial, les Chinois ne cessent de se prendre en photo. Meitu estime qu’en octobre quelque 6 milliards de photos ont été prises avec son application ou ses programmes dérivés.

Ces chiffres font espérer aux dirigeants que leur société vaudra pas moins de 4,5 milliards de dollars (environ 4,56 milliards de francs) lors de son entrée en bourse à Hongkong. Le prix offert aux futurs actionnaires sera connu le 8 décembre, la cotation devant suivre peut après. Il est prévu qu’elle rapporte quelque 700 millions de dollars d’argent frais. L’affaire profitera aussi à Credit Suisse, une des trois banques en charge de l’opération, aux côtés de China Merchants Securities et Morgan Stanley.

En quête de rentabilité

Le hic, c’est que Meitu et ses 1000 employés n’ont pour l’instant pas dégagé de bénéfice. Sur les six premiers mois de cette année, la société a enregistré une perte de 2,2 milliards de renminbis (320 millions de francs), deux fois plus qu’un an plus tôt. Ses dirigeants et actuels propriétaires, dont son président Cai Wensheng, un homme d’affaires parti de rien, misent cependant sur des chiffres noirs «18 mois environ après juillet 2016», ont-ils écrit dans une mise à jour cette semaine du prospectus de cotation. Gratuite, leur application phare, tout comme Meipai («joli film»), un service vidéo, ne rapporte pratiquement rien. Plus de 95% du chiffre d’affaires, 585 millions au premier semestre (86 millions de francs), provient pour le moment de téléphones et appareils photos dédiés aux selfies que l’entreprise fabrique depuis 2013.

Pour devenir rentable, Meitu mise sur son réseau d’utilisateurs, plus grand que celui de l’américain Twitter ou celui de Line, le service de messagerie japonais qui a récolté 1,3 milliard de dollars cet été lors de sa double cotation à Tokyo et New York. Dans son prospectus, la société de Cai Wensheng souhaite à la fois fabriquer plus de téléphones, développer la publicité via ses applications, et créer une plateforme commerciale. La clientèle cible: les femmes, à qui Meitu espère vendre des produits de beauté.

«Bulle technologique»

La jeune entreprise symbolise la capacité d’innovation de la Chine, malgré le «grand pare-feu» qui censure quantité de sites web. Les ambitions financières de Meitu suscitent cependant le doute chez nombre d’observateurs, qui jugent son cours potentiel très surévalué. «Il y a clairement une bulle technologique», confirme David Baverez, un ancien gérant de fonds chez Fidelity, désormais investisseur privé à Hongkong. L’opération de Meitu lui rappelle «le rachat par Facebook de WhatsApp, qui affichait autant d’utilisateurs que Meitu. Marc Zuckerberg avait payé plus de 20 milliards de dollars. L’idée était qu’il y aurait bien un moyen de faire payer, un jour, les utilisateurs de WhatsApp. Or ce moyen reste encore à inventer.» Et ce spécialiste de la Chine de rappeler que d’autres applications permettent de retoucher les selfies gratuitement. Meitu n’a pas répondu à nos questions.

Présentée aux investisseurs à un prix quatre fois moins élevé que celui WhatsApp, Meitu pourrait néanmoins démontrer une certaine modération. «En chiffres relatifs, cela se tient, vous dira un banquier d’affaires, poursuit David Baverez. Mais regardez les chiffres absolus de l’entreprise, la valorisation qui circule n’a pas de sens.»

Le marché hongkongais à la traîne

L’opération de Meitu, si elle réussit, profitera aussi à Hongkong. La place financière occupe bien le haut du classement mondial des entrées en bourse, avec cette année, notamment, la cotation de la Postal Savings Bank of China pour 7,6 milliards de dollars, en septembre. Cependant, Hongkong est à la traîne dans le secteur technologique. Meitu devrait être son plus grand coup en près de dix ans, estime Bloomberg. Le dernier remonte à 2007, avec la plateforme «b to b» du géant du commerce en ligne Alibaba.