La crise, elle connaît. Dans son histoire récente, l’économie suisse y a survécu à trois reprises. Face à la grande récession mondiale de 2008, brusquement privées de demande, les entreprises helvétiques ont tenu bon – l’intervention des banques centrales a notamment rétabli la disponibilité du crédit pour l’économie réelle, contribuant à la relance des investissements. Les deux chocs successifs du franc, en 2011 et en 2015, qui n’ont cette fois pas affecté la demande, mais leurs marges, les ont poussées notamment à diminuer leurs coûts en réduisant leurs effectifs et à diversifier leurs marchés.

Notre série sur la résilience de l'économie suisse:

«L’économie suisse a l’avantage de bénéficier d’un tissu dense d’entrepreneurs fortement impliqués dans la marche des affaires. Soit parce qu’ils sont aux commandes de leur propre entreprise, soit parce qu’ils pilotent une société restée majoritairement en mains de la famille fondatrice», observe Marc Possa, investisseur spécialisé dans les cotations suisses.

De la demande, mais pas de production

Cette fois, le choc diffère des précédents de par son ampleur. Jeudi dernier, le Seco a émis deux prévisions, selon deux scénarios: en 2020, une chute du PIB de -7% est envisagée. Elle pourrait même atteindre -10%. Mais le défi se distingue également par sa nature totalement inédite. «La demande existe, mais elle ne peut tout simplement pas être satisfaite», constate Claude Maurer, responsable des analyses conjoncturelles chez Credit Suisse. Ce en raison des fermetures imposées par les gouvernements. En d’autres termes, ménages et entreprises auraient la capacité de consommer, contrairement à la récession de 2009, mais ne peuvent techniquement pas le faire. Et personne n’est en mesure de prévoir la reprise des activités.

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Cela se traduit par une chute brutale de la production et des commandes dans l’industrie, selon l’indice PMI publié début avril, qui reflète le sentiment des directeurs d’achat du secteur: les baisses sont de respectivement 14,6 et 12,8 points, à 34,5 et 32,8 points, tandis que le seuil de croissance est de 50 points. Cet indice, calculé par Credit Suisse et Procure.ch, montre en outre que les entreprises qui continuent leur activité rencontrent des difficultés à s’approvisionner – l’indice des délais de livraison a bondi de plus de 20 points à 76,1 points, ce qui en temps normal traduirait une hausse de la production, mais dans ce cas montre en réalité la faiblesse de l’offre disponible, précise Claude Maurer.

Activité au plus bas aussi du côté des services (22,4 points), secteur qui représente trois quarts des emplois en Suisse, englobant notamment la restauration, le tourisme et l’événementiel.

Conserver la capacité de dépense des consommateurs reste une condition sine qua non à une reprise rapide

Claude Maurer, responsable des analyses conjoncturelles chez Credit Suisse

Peu de marge de manœuvre

Dans ce contexte, l’économie suisse pourra-t-elle une fois de plus compter sur sa solidité historique et rebondir? Elle qui présentait déjà quelques signes de faiblesse avant la crise sanitaire, en raison du ralentissement lié à la guerre commerciale entre Washington et Pékin. En particulier l’industrie des machines (MEM), dont 80% des ventes sont réalisées à l’étranger. «Près d’un tiers des entreprises de la branche affichaient une rentabilité insuffisante, soit négative, soit avec une marge opérationnelle inférieure à 5%», pointe Hans Hess, président de la faîtière Swissmem.

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Il relève en outre le faible niveau de réserves pour nombre d’entre elles. Un problème qui s’étend à d’autres secteurs: «Découragées par les taux négatifs appliqués à l’épargne, certaines sociétés ont constitué peu de trésorerie», fait remarquer Marc Possa.

Le rebond dépendra donc de la durée des restrictions et de l’aide étatique, s’accordent à dire les observateurs. «Les entreprises ont beau être solvables, flexibles, elles sont aujourd’hui dans l’impossibilité de produire et donc de générer des revenus», souligne Jean-Pierre Danthine, ex-numéro deux de la Banque nationale suisse, aujourd’hui à la tête du Centre de compétences E4S (EPFL, Unil et IMD). «Leurs coûts fixes ne sont que partiellement compensés par le chômage partiel. Et si les crédits-relais cautionnés par la Confédération constituent un apport en liquidités salutaire dans l’immédiat, ils génèrent de l’endettement à terme», relève son collègue Dominic Rohner, qui plaide pour un subventionnement, défini au cas par cas.

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Une aide qui doit leur parvenir vite, pour éviter les faillites et ainsi préserver l’emploi: «Conserver la capacité de dépense des consommateurs reste une condition sine qua non à une reprise rapide», souligne Claude Maurer. D’autant que les tensions sur le marché du travail se concrétisent, avec 26000 nouveaux chômeurs inscrits depuis mi-mars, selon un pointage effectué par le Seco le 2 avril.

Suspendue au sort de ses voisins

Reste un facteur clé, sur lequel la Suisse n’a que peu d’emprise: «En tant que petite économie ouverte, elle dépend fortement de ses marchés extérieurs», rappelle Jean-Pierre Danthine. Dès lors, sa solidité dépendra beaucoup de la capacité de ses principaux débouchés – Europe, Etats-Unis et Asie – à se maintenir à flot.