Alerte rouge pour le tourisme suisse

Franc fort La branche demande des dizaines de millions d’aide fédérale pour surmonter la décision de la Banque nationale suisse

Le tourisme alpin et rural pourrait subir une baisse de 10% des nuitées en 2015

Le secteur veut recruter des requérants d’asile

Tout s’est bien passé en 2014, avec près de 36 millions de nuitées hôtelières enregistrées, en progression de 0,9%, mais le pire est à craindre. La Confédération doit donc renforcer son soutien au tourisme, dont la situation économique face au franc fort et à la pénurie de main-d’œuvre attendue ressemble à celle de l’industrie d’exportation.

C’est le message unique, accompagné d’un cahier de revendications, qu’ont voulu faire passer, lundi à Zurich, tous les représentants de la branche touristique. La levée du taux plancher franc suisse/euro par la Banque nationale suisse (BNS) le 15 janvier dernier a particulièrement secoué l’industrie touristique.

Les états-majors d’Hôtelleriesuisse, de Gastrosuisse, de Suisse Tourisme et de la Fédération suisse du tourisme (FST) n’ont pas chômé ces dernières semaines afin de mettre au point un catalogue de revendications qui s’étend de l’aide à l’emploi à l’aide financière, en passant par le soutien accru à la promotion de la destination suisse comme lieu de vacances des étrangers, mais aussi des citoyens suisses.

«Nous ne gémissons pas. Cela ne sert d’ailleurs à rien, alors qu’on savait bien qu’un jour ou l’autre la BNS allait lever le taux plancher de 1,20 franc pour un euro, constate Dominique de Buman, président de la FST. Mais nous avons besoin de mesures structurelles.» Jürg Schmid, directeur de Suisse Tourisme, s’inquiète: «Jamais encore le tourisme suisse n’avait été en concurrence face aux autres pays alpins avec une différence de prix aussi importante.»

Un double effet est attendu dès cet été: les touristes suisses qui étaient restés fidèles au pays ces dernières années (16 millions de nuitées en 2014) seront attirés par des vacances 15 à 20% meilleur marché dans la zone euro, et les touristes étrangers les plus sensibles aux prix, comme les Allemands, les Hollandais, ou les Espagnols, renonceront à des vacances en Suisse.

Une centaine d’hôtels disparaissent chaque année et le phénomène s’amplifie, relève le directeur de Suisse Tourisme. «Si rien n’est entrepris, la restructuration va s’accélérer. Pour la première fois, des établissements dont la gestion est exemplaire sont en danger à cause du franc fort», constate-t-il.

L’hôtellerie d’affaires dans les centres urbains, qui représente près des deux tiers des nuitées, sera vraisemblablement la moins touchée. Par contre, un fort impact est redouté dans le tourisme alpin et rural. «Dans ce segment, on peut s’attendre à une chute du taux d’occupation pouvant aller jusqu’à 10%», souligne Jürg ­Schmid. Dans le détail, avec un cours de l’euro à 1,05 franc, l’ensemble des nuitées chuterait de 3,1%, et celles des hôtes européens de 11,8%, selon son calcul.

La branche touristique demande un soutien financier supplémentaire de la part de la Confédération, notamment via les fonds du crédit hôtelier ou l’augmentation du budget de promotion de Suisse Tourisme. Ce coup de pouce représente quelque 52 millions de francs. Les milieux touristiques demandent une rallonge budgétaire dans le cadre du plan financier 2016-2019 de Suisse Tourisme, qui a été avalisé le 18 février par le Conseil fédéral et sera soumis au parlement à hauteur de 220,5 millions.

Selon les calculs de la branche, un supplément d’une cinquantaine de millions de francs, à 270 millions, provoquerait un effet annuel de 1,2 million de nuitées et une augmentation du chiffre d’affaires touristique de 2,43 milliards de francs.

Il n’est pas sûr que le Conseil fédéral voie cette rallonge d’un bon œil. Le 18 février, soit plus d’un mois après la décision de la BNS, il constatait que la contribution annuelle de la Confédération à Suisse Tourisme avait déjà augmenté de 49% entre 2000 et 2013. «Compte tenu du renchérissement moyen en Suisse sur la même période, une augmentation de 8,3%, soit 2,9 millions de francs par année, aurait été justifiée», note le gouvernement.

Mais c’est le parlement qui décidera sur la base du projet sur la promotion économique 2016-2019, dont trois arrêtés fédéraux sur six concernent le tourisme. L’augmentation du budget de promotion touristique est la mesure la plus chère, mais ce n’est de loin pas la seule du catalogue de revendications présenté lundi à Zurich.

La branche demande la pro­longation par la Confédération du crédit supplémentaire de 100 mil­lions de francs accordé à la Société suisse de crédit hôtelier, une organisation qui facilite la rénovation des établissements. Entre 2007 et 2012, 500 millions de francs ont été investis dans l’hébergement dans les Alpes, dont 28% ont été assurés par le crédit hôtelier.

Une légère augmentation du fonds Innotour, en faveur de l’innovation dans le secteur touristique, est également demandée, de même que la confirmation des budgets de la politique régionale consacrés au tourisme. 1700 projets ont été soutenus par des fonds publics entre 2008 et 2013. 27% des versements à fonds perdus et 72% des prêts consentis à titre de la politique régionale étaient en relation avec le tourisme.

Le catalogue s’enrichit aussi de mesures sur le marché de l’emploi. La branche demande le même statut que celui de la construction en montagne, soit de pouvoir bénéficier des mesures de chômage partiel. Elle s’oppose aussi au contingentement des autorisations de travail de courte durée (permis L) et souhaite un recours facilité à de la main-d’œuvre recrutée parmi les chômeurs ou les requérants d’asile. Et, cerise sur le gâteau, le carburant des engins de damage des pistes devrait être exonéré des taxes sur les carburants.

Le Conseil fédéral estimait le 18 février avoir été suffisamment généreux