Analyse

«Es ist glasklar», comme diraient nos voisins germains. Notre droit du travail choie les entreprises en difficulté. Il livre à eux-mêmes les employés sous le coup d’un licenciement collectif. N’en déplaise à ­Johann Schneider-Ammann, qui en rencontrant la direction de Merck Serono, a voulu s’assurer que la restructuration annoncée le 24 avril ne découle pas du caractère libéral de la législation helvétique. Une telle justification eût été inacceptable pour notre chef de l’Economie.

C’est pourtant ce qui est en train de se passer. Merck Serono, servi par une armada de juristes, s’est jusqu’ici limité à un exercice rhétorique formel. Exception faite du sauvetage héroïque de plus de 100 postes grâce au «généreux» concours de Quintiles? Que l’on ne s’y trompe pas. La multinationale distribue ici un dividende humain à son sous-traitant. Le personnel en ressort tiraillé entre la satisfaction d’un probable emploi et l’impression d’avoir été vendu à son insu.

La ronde a repris le 3 juillet, avec la saisie de la Chambre des relations collectives de travail. Ce sédatif n’a pas même étourdi le géant pharmaceutique. Entre concessions molles et obstination à esquiver l’appel collectif, la médiation a fini par voler en éclat mercredi. Vain espoir et énième trahison pour les employés, se refusant à accepter que la raison de Darmstadt soit toujours la plus forte. D’aucuns diraient que tout était couru d’avance, l’exercice s’étant limité à un aperçu de l’échelle de surdité dont est capable Merck Serono. La leçon est brutale. Les lois suisses ne prévoient qu’un maigre matelas en cas de chute.

Le personnel demande-t-il l’impossible à sa direction? Ce dernier assure que des concessions de principe suffiraient. Il est vrai que dans cette partie de ping-pong entre partenaires sociaux, aucune base légale n’oblige à ce que des négociations s’accompagnent d’une mise en œuvre. Si le cadre juridique suisse offre plus de souplesse qu’ailleurs – un avantage comparatif formidable –, on ne saurait accepter qu’un licenciement collectif s’opère en marge d’un dialogue abouti, propre à arrondir les contours d’une procédure de divorce. L’esprit de la loi est ici bafoué. En Europe, c’eût été une infraction qualifiée du droit. Merck Serono peut faire en Suisse ce que lui interdisent les législations voisines.

Le plus docile du doublon?

L’état d’émotion palpable dans lequel François Naef a expliqué, il y a onze semaines, son programme de restructuration, aurait à l’époque rendu presque acceptable les mesures proposées. Mais dire que Genève n’est autre qu’un ex-siège «doublon» du groupe, revient à insulter ses 1250 employés en difficulté. Ces derniers ont appris les mécanismes de mobilisation collective sur les ruines fumantes d’un démantèlement signifié à l’emporte-pièce. Leur employeur ne s’y attendait pas.

En liquidant tout – le style a d’ailleurs choqué plus d’un entrepreneur en Suisse –, la maison mère allemande a fait un choix pragmatique. Justifié? Pas complètement. Le site pouvait survivre sous une forme édulcorée. Les moyens mobilisés pour colmater les dégâts, de la solidarité locale à la task force régionale, s’avèrent indédits. Genève fait même ici office de test de résistance à l’échelon transfrontalier.

La marche était programmée de longue date. Preuve en est: Merk Serono a altéré en 2011 ses critères d’ancienneté en cas de restructuration. La réduction évidente d’effectifs, débutée la même année, a du coup biaisé son calcul de se soustraire au remboursement de l’allégement fiscal effectif jusqu’en 2012.

François Naef est-il le pantin de sa direction allemande, ou tire-t-il le rideau antisyndical pour que la famille Merck ne voie rien du spectacle genevois? Les salariés peuvent – sous bonne garde – en discuter, sa porte «leur est ouverte», a-t-il rappelé mercredi. Mais de grâce, ne faites pas entrer tout le monde en même temps, un long discours s’apprécie mieux individuellement.