Tous ne se connaissent pas lorsque les Merck se retrouvent, chaque année en juin, pour leur traditionnelle garden-party de famille quelque part dans un vaste jardin du sud de la Hesse. Les Merck sont les descendants de Friedrich Jacob Merck, fondateur en 1668 de la pharmacie «Engel» de Darmstadt, conservée en l’état et depuis intégrée au siège social. Le clan – devenu l’une des plus riches familles d’Allemagne – cultive la discrétion et compte aujourd’hui plus de 200 personnes. Les plus jeunes constituent la douzième génération après le fondateur.

L’Allemagne est habituée aux dynasties industrielles. Mais aucune famille dans le pays ne contrôle depuis si longtemps une entreprise du Dax. Les Merck, estime-t-on en République fédérale, sont un exemple presque parfait de conciliation des intérêts familiaux et industriels.

Que Merck décide d’acheter ou de se retirer de Serono, aucune de ces décisions n’a été prise sans l’aval de la famille. «Les Merck se considèrent comme une famille d’entrepreneurs et sont très présents, confirme Karl-Ludwig Kley, le président du directoire de Merck dans l’une de ses rares interviews à la presse. Nous nous rencontrons chaque semaine. Il ne se passe jamais plus de deux semaines entre deux rencontres du directoire et des représentants de la famille. Nous sommes dans un dialogue permanent.» Kley conçoit son rôle comme celui d’un gestionnaire de fortune familiale. «Les Merck, ajoute un analyste, sont une famille raisonnable: ils ne sont pas gourmands en termes de dividende, et lorsqu’ils cautionnent un investissement, ils sont prêts à attendre plusieurs années avant de voir un retour sur investissement.»

Tout passe par la famille

Merck KGaA de Darmstadt est chapeauté par une construction exotique, conçue lors de l’entrée en bourse du groupe pharmaceutique en 1995. 70% du capital de Merck appartient à la société Merck KG, aux mains des descendants du fondateur. A la différence de la plupart des entreprises du Dax, le principal indice boursier allemand, ce n’est pas le Conseil de surveillance de Merck KGaA qui encadre le travail du directoire. Mais deux instances aux mains de la famille: 130 membres actifs de la famille Merck, formant l’Assemblée de la famille, nomment les membres du Conseil de famille (11 personnes), seul habilité à désigner les membres du directoire et à définir les grandes lignes straté­giques.

Le Conseil de famille est présidé par Jon Baumhauer, 68 ans, psychologue pour enfants, qui joue un rôle de premier plan. La famille est également représentée au sein d’une autre instance de contrôle, le Conseil de la société, présidé par Frank Stangenberg-Haverkamp, 62 ans, trader de profession. Baumhauer et Stangenberg-Haverkamp se consacrent à temps plein à la destinée du groupe. «L’avantage de cette construction est qu’elle permet d’éviter que d’éventuels conflits familiaux n’aient des répercussions sur la gestion de l’entreprise, explique notre analyste. La structure de commandite par actions fait que toute action stratégique doit passer par la famille. Même chose pour le recrutement. Et là il faut dire que dans l’ensemble, ils ont très bien su s’entourer.» Les marchés financiers ont notamment très bien accueilli l’arrivée de Stefan Oschmann à la tête de la division pharmaceutique et de Matthias Zachert aux finances. Tous deux sont considérés comme les architectes du plan de restructuration ayant pour conséquence le repli des activités de Serono de Genève à Darmstadt. «Merck et la famille ont enfin pris la décision qu’ils auraient dû prendre voici cinq ans, estime un analyste. Il était absurde de maintenir les deux sites. Cette erreur stratégique est à mettre au compte de l’ancienne direction, autour de l’ancien directeur financier Michael Becker, qui a sans doute été trop hégémonique. A son sujet, on pourrait dire qu’il a exercé une trop forte influence sur la famille…»

Les Merck veillent jalousement au maintien de leur contrôle sur l’entreprise. La priorité absolue chez Merck est «quoi qu’il arrive, que la famille conserve la majorité du capital», répète Jon Baum­hauer lors de rares interviews accordées à la presse allemande. Chez Merck, hors de question d’augmenter le capital, ce qui diluerait le pouvoir de la famille. «Mais ça ne pose pas vraiment un problème, assure notre analyste. Ils parviennent tout à fait à se financer par endettement.»

Fidélité

Une poignée d’autres personnes étrangères au clan familial joue également un rôle de premier plan chez Merck. Il s’agit notamment de Rolf Krebs, 71 ans, médecin, et chef du Conseil de surveillance. Jouissant de la confiance de membres influents de la famille, il sert d’intermédiaire entre direction, famille et petits ­actionnaires. Le rôle n’est pas toujours évident, notamment lorsqu’il s’agit de faire patienter les petits actionnaires à la suite d’une décision prise par la famille. Hans Joachim Langmann, 87 ans, président du directoire pendant trente ans jusqu’en 2000, auteur de l’internationalisation et de l’entrée en bourse de Merck, joue toujours un rôle important au sein du groupe. La famille Merck sait comme nulle autre s’attacher la fidélité des experts à qui elle confie la gestion quotidienne de ses affaires.