Matières premières

Mercuria: «Dans le trading, les coûts des transactions pourraient diminuer de 30 à 40% avec la blockchain»

Marco Dunand, cofondateur de Mercuria, espère reléguer les anciens titres de propriété en vigueur dans le négoce aux oubliettes, grâce à la technologie blockchain. Rencontre à la veille du sommet de Lausanne sur les matières premières

Le secteur du négoce a toujours cultivé l'entre-soi. Au cœur de la globalisation, la corporation continue à se réunir dans des salons feutrés pour y parler des affaires du monde. A l'image du Financial Times Global Commodities Summit qui débute officiellement ce mardi à Lausanne. Mais l'industrie doit aussi se réinventer. Face à la complexification et l'intensification des échanges, les maisons de trading de matières premières s'équipent des outils technologiques les plus pointus.

Le négociant genevois Mercuria veut renouveler ses pratiques grâce à la Blockchain et recrute des informaticiens pour écrire des algorithmes. Fondée en 2004, la société a généré – selon ses derniers chiffres audités – un chiffre d'affaires brut de 91 milliards de dollars en 2016 et a négocié pour 322 millions de tonnes équivalent pétrole, contre 349 en 2015. Un recul qui s'explique en raison de la baisse des volumes d’échange sur les certificats d’émissions de carbone. Rencontre avec son cofondateur Marco Dunand. 

Le Temps: ChemChina a pris 12% de parts chez Mercuria en janvier 2016. Quel bilan tirez-vous de cette participation?

Marco Dunand: L’alliance fonctionne bien. ChemChina possède 9 raffineries de brut qui doivent s’approvisionner à l’international. Nous disposons de 38 bureaux dans le monde nous permettant de trouver des chaînes d’approvisionnement compétitives. Et dans la mesure où nous amenons régulièrement du volume en Chine, cela nous permet de réaliser des économies d’échelle et d’être plus compétitifs face à d’éventuels autres clients.

– ChemChina est-il un partenaire intrusif?

– Non, c’est un partenaire très agréable. Et je crois qu’il y a une confiance mutuelle. On ne se rencontre que lors des conseils d’administration. De toute façon, leurs équipes – qui ne sont pas énormes – sont en ce moment concentrées sur la finalisation de l’acquisition de Syngenta, la plus importante de l’histoire chinoise.

– Ce partenariat fait-il une différence vis-à-vis des autres clients?

– Du point de vue de nos clients producteurs, une alliance avec un raffineur est clairement un avantage. C’est la garantie que leurs barils seront placés. Il y a assez peu de cas où le rapprochement avec ChemChina est vu de manière négative. Même du côté des autres raffineurs chinois. La participation reste faible et ne créé pas de problèmes de distorsion de la concurrence.

– Quelle part de votre volume d’affaires cela représente-t-il?

– L’Asie représente 35% de nos volumes; l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique 40% et les États-Unis 25% – suite à l’acquisition des activités de négoce de JP Morgan en 2014. Cela représente plus ou moins les flux globaux. La Chine reste le deuxième plus gros consommateur de matières premières au monde mais c’est là où se situe la croissance énergétique. Ce marché a une énorme influence sur la demande, et ne possède pas la production pétrolière des États-Unis. Cela dit, chez Mercuria aucun marché ne représente plus de 10% du chiffre d’affaires. Nos activités sont extrêmement diversifiées.

– Quelle est la profitabilité du partenariat avec ChemChina?

– Nous ne calculons pas la profitabilité par client. Mais les deux parties ont l’air satisfaites. Nous sommes même en discussion pour renforcer notre coopération en intégrant davantage nos différents secteurs d’activité.

– En leur cédant une part supplémentaire de capital?

– C’est une possibilité oui, parmi d’autres.

– On dit que vous conseillez des conglomérats chinois…

– Nous avons beaucoup de coentreprises avec des groupes étatiques chinois. Nous collaborons par exemple avec Sinopec – le plus grand raffineur chinois – en matière de logistique et de stockage ou avec China Metal and Storage and Transportation pour le stockage des métaux à travers le monde. Nous apportons notre expérience à des entreprises qui ont d’importantes parts de marché en Chine mais pas forcément une connaissance étendue des marchés internationaux. Le Ministère chinois des entreprises d’Etat – que nous avons rencontré plusieurs fois – a récemment déclaré que Mercuria pouvait les aider à gérer le risque de manière plus efficace.

– La Chine est le seul pays – à travers ChemChina – à être présent dans votre capital. Envisagez-vous d’autres participations?

– ChemChina et le fond étatique chinois sont pour l’instant les seuls actionnaires externes. Nous avons été en pourparlers avec de potentiels nouveaux actionnaires. De grands fonds américains de private equity (capital-investissement) étaient intéressés à investir. Nous pesons le pour et le contre. Mais je ne pense pas que cela aboutira dans les prochains mois.

– Lors du Forum de Davos, vous aviez annoncé tester la technologie blockchain sur certaines opérations. Où en êtes-vous aujourd’hui?

– Nous avons testé la blockchain en vendant un cargo à ChemChina. La transaction a été bouclée en sept jours. Le potentiel est énorme.

– En quoi cela change-t-il vos modes d’opération?

– Dans le négoce de matières premières, les transactions n’ont pas beaucoup évolué. Les bons de chargement (Bill of lading) – qui attestent que vous avez le titre de la marchandise – existaient déjà du temps des Romains. Prenez par exemple une cargaison de pétrole brut en Afrique de l’Ouest. Le capitaine supervise le nombre de barils qui entrent sur son navire, puis tamponne trois documents qui partent par voie postale dans plusieurs directions. Même en recommandé, ces titres peuvent circuler pendant 40 jours avant d’arriver à leur destinataire final, alors que les cargaisons sont payables à 30 jours.

L’acheteur reçoit alors une lettre d’indemnité de la part du vendeur certifiant que ce dernier demeure responsable jusqu’à la remise des documents originaux. Un système archaïque à l’ère d’Internet. La blockchain permet d’économiser du temps et de l’argent. Il ne faudra plus mobiliser autant de capitaux pour couvrir les cargaisons. Le gain en trésorerie est absolument exponentiel: 30 à 40% du coût des transactions. C’est probablement l’argument le plus fort pour motiver le secteur.

– Comment Mercuria met-il à profit le Big Data dans ses activités?

– Pour un trader, il est difficile aujourd’hui de faire la synthèse de toutes les informations disponibles. Vous êtes obligés de mettre en place des systèmes informatiques permettant d’améliorer la prise de décision. Tout comme les hedge funds, nous avons investi dans la technologie afin d’amener à nos traders toutes ces informations sous une forme concentrée. C’est assez lourd à mettre en place. Il faut des gens capables de coder, d’écrire des algorithmes pour articuler cette architecture technologique.

– Comment est-ce que cela fonctionne?

– Sur le marché de l’électricité, il n’est par exemple plus possible de «trader» sans l’aide de tels systèmes sophistiqués. Il était relativement facile de faire des règles de trois tant qu’on avait un nombre limité d’agents énergétiques: le nucléaire, l’électricité, le gaz et le charbon. Mais il faut maintenant ajouter le renouvelable, dont la production est très éparpillée et dépend du soleil ou du vent. Cela amène de telles volatilités que sans ces instruments c’est la loterie. En Allemagne, il y a des moments où le prix de l’électricité est négatif. Ce qui veut dire qu’on vous paie pour consommer.

– Et vos algorithmes permettent de décider s’il faut acheter ou vendre…

– Les bons systèmes donnent des probabilités. Les prévisions météo n’ont pas toujours raison. Et nous sommes sur un marché d’anticipation, nous ne mesurons pas le temps réel. Ces systèmes sont des assistants à la prise de décision, puisqu’il est devenu impossible d’avoir toutes les variables en tête.

– Ces outils semblent d’autant plus nécessaires que l’environnement se complexifie…

– Bien sûr. Lorsque l’OPEP a décidé de diminuer la production pétrolière en novembre dernier, c’était la première fois que Russes et Saoudiens s’asseyaient à la même table. On peut imaginer que d’autres événements politiques au Moyen-Orient ont contribué à ce rapprochement. Sur le brut comme sur l’électricité, le marché est devenu tellement volatil que les grands projets d’investissements se font rares. Mais il y a bien des moments où la demande reviendra. Et on aura des chocs dans tous les sens.

– En Suisse, l’instabilité fiscale provoquée par la défaite de la réforme d’imposition des entreprises (RIE III) vous préoccupe-t-elle?

L’incertitude fiscale s’ajoute à celle sur les permis de travail. Le franc suisse reste surévalué par rapport à l’euro ou la livre sterling. Depuis deux ou trois ans, il y a une tendance des sociétés de négoce à réduire la voilure en Suisse.

– Cela pourrait aussi pousser Mercuria à le faire?

– Ma famille est installée à Genève depuis 1407. En tant que Dunand, ce serait difficile de migrer ailleurs (rire). Nous sommes attachés à la Suisse. Mais nous avons des bureaux dans le monde entier et nous évaluons où il est plus efficient d’avoir tel ou tel profil d’employés. Il est par exemple plus difficile et onéreux de trouver des gens capables de coder en Suisse qu’à Londres. Certains métiers ayant une dimension très manuelle, comme la saisie de données, disparaissent ou s’exportent. Toutes les grandes banques ont des centres de gestion en Inde. C’est une tendance de fond mais l’échec de RIE III apporte un peu plus d’incertitude.

– Le Brexit est-il problématique pour Mercuria?

– Non. Le Brexit ne changera rien pour les matières premières. Ce sont les services financiers qui ne pourront plus être vendus à partir de Londres. Cela dit, il y a tellement de choses incertaines… Et les maisons de négoce sont faites pour gérer l’incertitude. Nous sommes là pour régler les décalages de marché. Si tous les marchés étaient stables, il n’y aurait pas besoin d’arbitrage. L’instabilité fait partie de notre ADN.

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