L’interview de marco dunand et daniel Jaeggi

«Mercuria va ouvrir son capital d’ici à la fin de l’année»

Marco Dunand et Daniel Jaeggi, les deux fondateurs du groupe de négoce pétrolier Mercuria, s’expliquent sur leur stratégie. Et répondent aux critiques opposées aux «traders» des matières premières

En dix ans, les discrètes maisons de négoce – dont le pétrole a longtemps constitué l’aristocratie – se sont transformées en une industrie de 1900 milliards de chiffre d’affaires annuel. De quoi attiser l’intérêt des médias, la vindicte des ONG et même susciter la publication d’un rapport par le Conseil fédéral. Local de l’étape – la société a été fondée en 2004 par deux Suisses –, Mercuria est devenu un groupe employant plus d’un millier de collaborateurs. Le chiffre d’affaires, qui a atteint 76 milliards de dollars en 2011, devrait avoir approché la centaine de milliards en 2012. Les profits restent confidentiels. En 2011, une estimation de 400 millions a circulé dans la presse. Le point avec les deux fondateurs du groupe sur leur stratégie et sur les critiques opposées au négoce des matières premières.

Le Temps: Le récent rapport du Conseil fédéral sur le négoce de matières premières a été interprété comme semblant protéger le secteur. Comment avez-vous accueilli ses recommandations? Notamment ses appels à davantage de transparence?

Marco Dunand: Le rapport offre une description relativement objective de la situation. Je ne vois pas les autorités protéger davantage ce secteur que d’autres activités cruciales pour notre économie. Il est normal que les conseillers fédéraux s’attellent à mieux comprendre un secteur qui représente 3,5% de l’activité économique nationale. Et 15% de celle de Genève. Vu la taille – et la visibilité – prise par les entreprises de négoce, il est important que celles-ci s’engagent à une certaine transparence. En particulier quant à l’impact des matières premières dans la vie quotidienne.

– Le problème d’image subsiste: il y a dix jours, des manifestants dénonçaient même le sommet des «affameurs» à Lausanne…

M.D.: Ce sommet mondial des matières premières – organisé par le Financial Times et dont nous sommes le principal sponsor – est le premier à permettre au monde du négoce d’entamer un dialogue avec la société civile et les ONG. Je crains que Lausanne n’en perde l’organisation, au profit de villes d’Asie ou du Moyen-Orient. Par manque de soutien politique: pas un responsable politique fédéral n’a fait le déplacement, absence montrant que de telles rencontres ne sont pas reconnues d’intérêt général. Les manifestations reflètent, elles, à quel point la perception du négoce de matières premières est constituée de mythes.

– De mythes?

M.D.: Le premier d’entre eux est d’assurer que nous influencerions les prix mondiaux des produits de base. Alors que le montant des paris que l’on fait sur l’évolution des cours est infime par rapport aux volumes de notre activité.

Daniel Jaeggi: il y a une confusion sur notre métier, que l’on voit comme celui d’un intermédiaire commercial se contentant de prélever sa marge. En vérité, notre fonction est d’acheter la marchandise à un producteur – à l’endroit où il produit – et de la livrer sur place aux utilisateurs, par exemple à une raffinerie chinoise. Concrètement, cela signifie trouver 200 millions de dollars pour acheter la cargaison du «supertanker», sans savoir à qui elle sera revendue – ni à quel prix – au terme de soixante jours de transport que l’on organise. Charge à nous de la protéger contre les pertes que pourraient provoquer les fluctuations de prix sur cette période. Autre exemple? A Houston, nous utilisons un météorologue pour essayer d’anticiper l’impact des conditions météo sur le marché à très court terme des énergies renouvelables.

– Vous admettrez cependant qu’en matière de transparence il y a des efforts à faire. Même la presse financière parle d’un secteur «largement non réglementé»…

M.D.: On a l’impression, en entendant cela, que nous faisons ce que nous voulons, sans rendre de comptes. C’est faux. Le montant dissuasif des amendes imposées à certaines institutions financières ayant traité avec des pays sous embargo [ndlr: Iran] rappelle les risques liés à des pratiques en marge des règles internationales. Nos banquiers sont le premier fusible: financer des opérations litigieuses signifierait pour eux en prendre la coresponsabilité. Nous payons une équipe chargée d’une seule chose: vérifier que nous nous conformons aux règles et principes imposés par plus de 70 organismes de surveillance dans le monde; nombre qui a dû quintupler ces dernières années. Aux autorités financières, vous pouvez ajouter celles chargées de la sécurité ou des conditions sanitaires, en raison du caractère très réel – physique – des marchandises que nous transportons.

– Cela n’a pas l’air d’empêcher les scandales, en particulier en Afrique. Est-il possible d’y obtenir des volumes de brut significatifs sans versements opaques?

M.D.: Bien sûr! A chacun de prendre ses responsabilités. Par ailleurs, la situation évolue en partie grâce au fait que des Etats débiteurs ou bénéficiaires d’assistance, sous le régime du FMI par exemple, se voient imposer des procédures nouvelles telles que l’obligation de vendre leur production par appel d’offres.

– Comment expliquez-vous que les maisons de négoce lémaniques n’aient pas encore migré à Singapour? Des impôts quatre fois plus faibles sur les bénéfices – et les revenus –, c’est un argument imparable pour des «traders»…

M.D.: Il est vrai que si la Suisse reste compétitive par rapport à l’Europe, le négoce est devenu global. Et comment rester compétitif si vos concurrents paient moins d’impôts? Pour nous, le choix est un peu plus compliqué: nous sommes Suisses et nous apprécions d’être ici.

D.J.: Tout ne se réduit pas à un pourcentage. Même s’il est vrai que lorsque nous sommes revenus de Londres, à la fin des années 1990, cela avait un véritable sens économique – au niveau du taux de change, des loyers – de transférer une activité à Genève. Depuis, les choses ont changé.

– La volonté de Genève – suite aux pressions de l’Europe – de remplacer les avantages fiscaux accordés aux maisons de négoce par une imposition unique des bénéfices de 13% vous conviendrait-elle?

M.D.: A ce niveau, l’écart avec Singapour me semble acceptable. La remise en cause de cette solution me semblerait faire planer un danger sérieux sur le rôle de centre du négoce de cette ville.

– Mais comment expliquer que votre groupe soit domicilié dans un centre «offshore», Chypre?

M.D.: C’est en réalité un héritage de la petite société de négoce reprise en 2004 pour y construire Mercuria. Celle-ci appartenait à des Polonais – toujours au capital – et était domiciliée à Chypre. Suivant la suite des événements dans l’île, nous pourrions cependant reconsidérer cette implantation.

– De plus en plus de vos concurrents sont amenés à ouvrir leur capital en bourse pour poursuivre leur développement. Mercuria sera le prochain sur la liste?

M.D.: Pour l’instant, notre capital est réparti entre les fondateurs et 150 employés. En général, deux raisons justifient une entrée en bourse: trouver de l’argent ou vendre sa société. Ni l’une ni l’autre n’est à l’ordre du jour. Cela ne signifie pas que nous ne voulions par ouvrir notre capital à des actionnaires extérieurs, à hauteur de 10 à 20%. Nous avons mandaté Credit Suisse pour nous aider à identifier deux à trois partenaires désireux d’obtenir chacun 5 à 7% du capital.

– Que répondez-vous si ces partenaires vous demandent comment revendre leurs parts ensuite? Qu’ils en auront tout le loisir lors d’une future cotation en bourse?

M.D.: S’ils posent cette question en premier lieu, c’est qu’ils sont le mauvais interlocuteur. Nous cherchons des entités prêtes à investir au moins cinq ans, souhaitant profiter des compétences d’un partenaire intervenant sur les marchés de l’énergie, au niveau mondial. On peut penser à des pays acheteurs, comme la Chine ou les Etats-Unis, mais également à des intérêts en provenances des pays producteurs, comme le Moyen-Orient. Bien sûr que nous aborderons la question de leur sortie. Mais, pour nous, ce projet dépasse une simple recherche de financement: les emprunts obligataires auxquels nous procédons déjà remplissent ce rôle.

– Quand cette ouverture du capital pourrait-elle avoir lieu?

M.D.: Nous sommes en train de réduire le nombre de candidats à une liste de cinq ou six. L’idée est de boucler la transaction d’ici à la fin de l’année.

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