Après le sursis accordé en Allemagne à l’énergie atomique, le plus important front antinucléaire d’Europe part en guerre contre un lobby qui est un des plus puissants du pays.

Les membres de la coalition conservatrice-libérale allemande se sont donc mis d’accord pour prolonger la durée de vie des centrales nucléaires du pays de douze ans en moyenne. Mais les faire fonctionner plus longtemps «produira des milliers de tonnes supplémentaires de déchets radioactifs», s’alarme Die Tageszeitung, inquiète du retour en arrière du gouvernement d’Angela Merkel, puisque la coalition des sociaux-démocrates et des Verts de Ger­hard Schröder au pouvoir de 1998 à 2005 avait décidé une fermeture progressive des 17 centrales d’outre-Rhin. Une décision que le quotidien alternatif qualifie de «surprenante». Car «c’est un mauvais coup pour les énergies renouvelables dont l’Allemagne s’était fait la championne», regrette la Tribune de Genève.

«Mais ce qui s’apparente à une révolution n’est en réalité qu’un retour à la raison, selon Lidové noviny. Le gouvernement n’a pas prolongé la durée de vie des réacteurs nucléaires pour le plaisir et prouver à ses prédécesseurs qu’il pouvait araser ses règles, il a plutôt agi avec la conviction que les craintes de l’augmentation des prix de l’électricité alternative sont plus importantes que celles de l’électricité issue du nucléaire.» Mais Eurotopics, qui relaie ce quotidien tchèque, dit clairement que «certains commentateurs saluent le caractère raisonnable de cette décision sur le plan économique et écologique» et que «d’autres critiquent ce qu’ils perçoivent comme une politique clientéliste rétrograde».

La Frankfurter Allgemeine, tout en exprimant également ses doutes, fait, elle, une analyse fine du choix politique et économique que représente ce sursis accordé au nucléaire. Mieux: de ce choix de société par rapport aux inquiétudes sur le climat et au coût que représenterait un développement accéléré des énergies «propres», particulièrement du solaire. Elle explique que «la bataille qui s’engage en Allemagne, où la décision du gouvernement doit encore être examinée par le Parlement, oppose le plus important front antinucléaire d’Europe au lobby nucléaire, l’un des plus puissants du pays». D’ailleurs, le SPD a prévenu qu’il n’hésiterait pas à porter cet accord devant la Cour constitutionnelle si le Parlement l’avalise.

De toute manière, les énergies vertes sont «étranglées par la rigueur» en Europe, écrivait tout récemment Courrier international, relayant un article du Wall Street Journal qui constatait: «Plusieurs gouvernements européens revoient à la baisse leurs subventions au photovoltaïque. Au grand dam des investisseurs.» Mais aux yeux des investisseurs aujourd’hui, écrivent Les Echos, l’accord conclu «est clairement favorable aux quatre compagnies concernées, E.ON, RWE, EnBW et Vattenfall, malgré les taxes dont celles-ci devront s’acquitter. La traduction boursière a été immédiate. Le titre EnBW, dont moins de 2% du capital est flottant, a ainsi gagné 4,9%. Un mouvement dont a aussi profité EDF, sa maison mère à 45%: l’action de l’entreprise publique tricolore s’est adjugée 2,54%, à 32,91 euros. E.ON et RWE, les deux poids lourds du secteur, ont quant à eux grimpé de 1,8% l’un comme l’autre, figurant en tête des plus fortes hausses du DAX à Francfort.» El País dit d’ailleurs, dans la foulée de Barack Obama, qu’«il est important pour notre planète de réduire les émissions de CO2 résultant de l’utilisation de combustibles fossiles». Pour ce faire, il faut certes «investir avec détermination dans les énergies renouvelables» mais aussi, parallèlement, «maintenir, voire même renforcer la production issue du nucléaire».

France 24, elle, constate que «le «New Deal» atomique provoque une vague d’indignation» en Allemagne. Cette décision met fin, selon Focus Online, à plusieurs mois de «poker menteur» d’un gouvernement sachant parfaitement que «la population est majoritairement hostile à l’énergie nucléaire». Le magazine raconte aussi sur son site internet que des centaines de manifestants ont «protesté pendant quatorze heures au son de vuvuzelas» devant la Chancellerie ce week-end. Et l’opposition n’a pas tardé à promettre un «automne chaud». La chancelière, selon la Frankfurter Rund­schau, «n’aurait jamais dû donner son accord à la prolongation de la durée de vie des centrales nucléaires, qui demande peu ou rien à l’industrie nucléaire. Elle n’aurait jamais dû dire oui à des bénéfices supplémentaires aussi énormes sans contrepartie majeure.» Ainsi, «le gouvernement ramène sur le devant de la scène une des polémiques les plus sensibles de notre pays, sans aucune raison», regrette pour sa part Sigmar Gabriel, le porte-parole des sociaux-démocrates du SPD, dans Die Welt.