Indicateurs

Comment mesurer le bonheur national

Credit Suisse appelle à repenser le produit intérieur brut (PIB) qui prendrait en compte non seulement les coûts de la production et de la consommation, mais qui intégrerait aussi les aspects sociaux et environnementaux. Selon elle, c’est une question de responsabilité collective à l’égard des générations futures

Au cours des cinquante dernières années, la Suisse a enregistré la plus faible croissance du produit intérieur brut (PIB) de tous les pays de l’OCDE. Or, son niveau de vie est parmi les plus élevés. Ce paradoxe met en lumière les limites du PIB, cet indicateur souvent utilisé pour mesurer le bonheur des nations.

C’est aussi le sujet d’un rapport, «The Future of GDP», publié jeudi par Credit Suisse qui appelle les décideurs économiques et politiques à changer de registre. «L’établissement du PIB néglige plusieurs effets secondaires de la croissance, déplore Urs Rohner, président du conseil d’administration de la banque, dans une note éditoriale. En outre, avec une économie de plus en plus numérique, nous sommes moins aptes à mesurer précisément la productivité de secteurs entiers.» Credit Suisse souligne que la demande en données environnementales, sociales et de gouvernance de la part de ses clients augmente fortement depuis quelques années.

En effet, le PIB ne reflète pas souvent la réalité. Selon le Fonds monétaire international, les Etats-Unis sont le pays les plus riche du monde, avec un PIB de 20 200 milliards de dollars en 2017. Mais ce chiffre cache les inégalités entre régions ou entre communautés. De la même façon, la Chine a beau être la deuxième puissance économique mondiale, mais 45 millions de personnes vivent avec moins de 2 dollars par jour.

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Dans un autre registre, le temps économisé grâce à la technologie, lorsque l’on achète un billet d’avion et réserve son hôtel, n’apparaît nulle part dans le PIB. La pollution liée au transport des produits d’un continent à l’autre ne s’y retrouve pas non plus.

L’initiative de Nicolas Sarkozy

Les limites du PIB préoccupent les décideurs politiques et économiques depuis longtemps. En 2009, un groupe d’experts présidé par l’économiste Joseph Stiglitz avait, à la demande du président français d’alors Nicolas Sarkozy, fait des recommandations pour intégrer les coûts sociaux et environnementaux dans le PIB. Pour sa part, le Programme des Nations unies pour le développement a introduit en 1990 le Rapport sur le développement humain qui tient compte non seulement du revenu, mais aussi d’autres facteurs comme l’espérance de vie, l’accès à l’éducation, à la santé et à l’information, pour donner une vision plus complète de la société.

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Mais peut-on vraiment mesurer les coûts environnementaux et les intégrer dans les prix? «Bien sûr, s’exclame Pooran Desai, coauteur du rapport et cofondateur du Bioregional, un bureau de conseil sur le développement durable, basé à Londres. Nous disposons de l’expertise pour mesurer l’émission du gaz carbonique par exemple et le marché du carbone fonctionne.» Selon lui, il faut maintenant identifier dix critères environnementaux et sociaux qui affectent le niveau de vie et les intégrer dans le calcul du PIB. «Notre objectif n’est pas de créer un nouvel indicateur mais de construire sur ce qui existe déjà», précise-t-il.

La Suisse devrait donner l’exemple

Selon Pooran Desai, il ne devrait pas y avoir d’obstacle majeur pour réformer le PIB. «Les Etats comme les entreprises sont conscients des conséquences de l’inaction, poursuit-il. Mais il faut tout de même la pression des populations pour transformer les bonnes intentions en actes.» A ce propos, il estime que certains pays ou régions prennent les devants et calculent le nouveau PIB. «La Suisse, la France, le Canada mais aussi la Californie sont bien placés pour montrer le chemin, affirme-t-il. Ils ont tous des économies sophistiquées et le savoir-faire nécessaire.»

Enfin, Pooran Desai fait remarquer que le PIB a été pensé dans les années 1930 lorsque la production était souvent confinée à l’intérieur d’un pays. «Désormais grâce à la mondialisation, elle est assurée par une chaîne de valeur qui ne connaît pas de frontières nationales», dit-il. D’où la question: le produit national brut (PNB) n’est-il pas un indicateur plus pertinent que le PIB?


La FIFA et consorts soutiennent le PIB suisse

Une croissance de 0,2 point. Voilà ce que la présence des grandes fédérations sportives internationales a rapporté à la Suisse, en l’espace d’un seul trimestre. Jeudi, à l’occasion de la publication des chiffres de la croissance – une hausse de 0,6% par rapport au trimestre précédent –, pour la première fois, le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) a décidé de catégoriser l’effet des grandes manifestations sportives dans son calcul du produit intérieur brut (PIB).

Si l’effet est aussi important, c’est parce que la FIFA encaisse, en cette année de Coupe du monde, des revenus particulièrement élevés. Droits TV, sponsoring, billetterie… On ne connaît pas encore les chiffres pour 2018. Mais en 2014, lors de la Coupe du monde au Brésil, la FIFA avait généré un peu plus de 2 milliards de chiffre d’affaires. Autant de recettes comptabilisées par la fédération sise à Zurich et qui entrent dans le calcul du PIB. Mais elle n’est pas la seule à peser dans le PIB: le CIO a gagné 3,5 milliards en 2016, essentiellement grâce aux JO de Rio.

Presque comme la pharma

Le Seco précise: il n’y a rien d’anormal à sa démarche méthodologique. «Les recettes provenant des licences, des droits ou des brevets ne constituent pas des cas particuliers et revêtent une grande importance dans bon nombre de domaines, la branche pharmaceutique, par exemple.» Ce qui différencie la FIFA de Novartis, c’est que les revenus de la première varient grandement, selon les années et la tenue, ou non, d’événements sportifs. Cela «complique la donne», résume le Seco.

Ce dernier publie donc désormais des séries chronologiques supplémentaires qui sont corrigées de ces effets. «La création de valeur générée par les grandes manifestations sportives peut être interprétée, au sens large, comme une sorte d’effet calendaire, vu qu’elle progresse durant les années paires et recule durant les années impaires.»

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