Devenir assistant social, éducateur spécialisé ou infirmière? Embrasser une telle profession signifie dorénavant s'engager sur une voie équivalente à un cursus universitaire, rien de moins. Davantage qu'une banale mise à jour des filières de formation, les mutations en cours – dont l'ouverture au mois d'octobre de la Haute Ecole spécialisée santé-social de Suisse romande – vont remodeler le visage des professions de l'humain.

A l'origine de cette révolution copernicienne, la révision de la Constitution fédérale qui a transféré à la Confédération les compétences en matière de formation pour les professions de la santé et du social. Il appartient désormais à l'Office fédéral de la formation et de la technologie (OFFT) d'instaurer une cohérence au niveau national, avec la collaboration des cantons et des associations professionnelles. Premier effet: des apprentissages s'ouvrent aux jeunes dès 16 ans. C'est une révolution en profondeur, car, jusqu'à maintenant, il fallait attendre d'avoir 18 ans pour accéder à certaines formations. Depuis cet été, des projets pilotes ont démarré en Suisse centrale. On peut désormais commencer un nouvel apprentissage d'assistant(e) en soins et santé communautaire d'une durée de trois ans, conduisant à l'obtention d'un certificat fédéral de capacité (CFC). «Il y a encore trop de personnel non qualifié dans les hôpitaux, affirme Hildegard Steger-Zemp, de l'Office de la formation professionnelle du canton de Lucerne, et à l'avenir nous voulons instaurer une norme, celle d'une formation en trois ans avec un CFC.» A Berne également, les jeunes peuvent commencer dès 16 ans une formation d'aide familiale. «Cette nouvelle possibilité autorise la comparaison avec d'autres apprentissages, comme celui d'employé de commerce, ce qui n'était pas le cas auparavant», explique Rita Keller, responsable de l'association professionnelle suisse des aides familiales.

Des professions ouvertes à tous

Elargir le recrutement et valoriser l'image des professions dans le domaine de la santé et du social constitue l'un des chevaux de bataille de l'Office fédéral de la formation et de la technologie (OFFT). «Sur plus de 15 000 places de formation disponibles l'an dernier dans le domaine des soins, moins de 13 000 ont trouvé preneur», précise Ursula Renold, directrice suppléante de l'OFFT. Berne a donc lancé depuis octobre une large campagne d'affichage, ciblée sur les jeunes. «Je suis votre garde du corps», peut-on lire sur l'une des affiches montrant Michael, jeune infirmier, en pull à rayures pétantes rouges et vertes. «La campagne tente de corriger certains clichés, comme celui de l'infirmière, forcément une demoiselle qui vous aide», ajoute Ursula Renold. Souhait avoué: contribuer à augmenter la proportion des hommes dans ces professions. Toujours dans le cadre de cette campagne, Ruth Lüthi, conseillère d'Etat fribourgeoise et présidente de la Conférence suisse des directeurs des affaires sociales, relève la complexification de la relation entre soignant et soigné, qualifiée de «relation entre un consommateur et un prestataire de services». A l'OFFT, on reconnaît que les besoins de la société augmentent. L'émergence de nouvelles maladies, comme le sida ou les syndromes de dépendance, la prise en charge de grands vieillards, les mesures de protection contre de multiples formes de maltraitance, ne représentent que quelques-uns des phénomènes qui obligent tout le secteur de soins et d'aide sociale à étoffer ses filières de formation.

L'effet de prestige qui accompagne l'ouverture de la Haute Ecole spécialisée santé-social de Suisse romande (HES-S2) rejaillit sans conteste sur certains diplômes. Ils prennent de la valeur, à la hauteur d'un cursus universitaire, mais conçu différemment puisque le pivot central repose sur l'acquisition de compétences professionnelles. Réparties en trois secteurs – travail social, soins et éducation à la santé, mobilité et réhabilitation – une dizaine de filières HES débouchent sur des titres eurocompatibles. Faut-il dès lors imaginer que, dans quatre ans, les prochains infirmières ou infirmiers frais émoulus formeront une élite d'intellectuels, à l'aise quand il s'agit de brasser des concepts, gérer des équipes, tandis que d'autres vont au charbon? Françoise Bonvallat, directrice du Bon Secours à Genève, l'un des sites de formation de la nouvelle HES-S2, nuance: «Une infirmière ne peut pas travailler seule, elle doit rester dans l'interdisciplinarité.

Risque de polarisation

De plus, l'une des nouvelles missions de la HES, la recherche en l'occurrence, l'aidera à être une praticienne réflexive, autrement dit capable d'analyser sa profession.» Une vision qui n'est pas forcément partagée: «Il est utopique de prétendre former tous les travailleurs sociaux au niveau le plus élevé», déclare Daniel Lambelet, directeur du Centre romand de formation de l'Association romande pour le perfectionnement du personnel d'Institutions pour handicapés (ARPIH) hors réseau HES. «Dans un projet éducatif, il y a toujours du travail concret: accompagner une personne polyhandicapée, c'est également manger avec elle, l'aider à s'habiller. C'est à la fois banal et exigeant, mais cela ne nécessite pas un haut degré de conceptualisation.» Les craintes se cristallisent autour de l'éventuelle polarisation qui pourrait s'installer entre ceux qui pensent et ceux qui font. Ne risque-t-on pas de décourager les candidats aux métiers du social par un trop haut niveau d'exigence? Reste le nerf de la guerre: l'argent. Les salaires suivront-ils la valorisation des formations dans le domaine de la santé et du social? Ne va-t-on pas créer des frustrations chez des professionnels surqualifiés, sans rémunération correspondante? A Lucerne, la responsable de l'Office cantonal de la formation professionnelle se montre optimiste: «Le processus est engagé et la politique salariale devra changer en conséquence.»