Technologie

Michael Altorfer: «La biotech est typiquement suisse»

Le directeur de la Swiss Biotech Association fait face à une réelle méconnaissance de la branche de la part des autorités. Pourtant, l’investissement dans la biotech suisse a doublé l’an dernier et, avec la pharma, elle représentera bientôt la moitié des exportations suisses

La biotech suisse a présenté des chiffres record en termes de financement et d’investissement lors du Swiss Biotech Day jeudi à Bâle. En 2017, la branche a enregistré 1,6 milliard de francs d’investissement en capital, le double de l’année précédente.

La biotech suisse comprend 237 entreprises thérapeutiques et 60 fournisseurs pour 13 725 employés (+2,5%). Il y a dix ans, elle comptait 158 compagnies et 70 fournisseurs. Les dépenses de recherche en biotech se sont accrues de 22% en 2017 à 1,39 milliard de francs. Cette branche des sciences de la vie est particulièrement innovante, puisque 5,9% de tous les brevets suisses en proviennent.

La Suisse romande est fortement présente dans cette industrie. Elle a attiré 39% des investissements et même 55% des financements privés, selon le Swiss Biotech Report publié à cette occasion.

Cinq des six dernières introductions en bourse de sociétés biotech ont été lémaniques. Jeudi soir, lors du jubilé de ses 20 ans, la Swiss Business Association a présenté les réussites de plusieurs romands, comme Selexis, basé à Genève, ainsi que Biogen, créé en 1978, au bout du lac, avant de partir aux Etats-Unis et de revenir en Suisse en 2004 avec 400 collaborateurs à Zoug.

Michael Altorfer, directeur de la Swiss Biotech Association depuis début 2018 après avoir dirigé Polyphor, donne les clés de cette croissance.

Le Temps: Comment expliquer l’expansion d’une branche qui cultive le risque comme la biotech alors que la Suisse est plutôt championne de l’assurance, de la protection du consommateur et l’un des pays les plus riches du monde?

Michael Altorfer: La biotech est parfaitement suisse. Elle est faite par et pour la Suisse. D’abord, elle est basée sur le savoir-faire, de l’idée scientifique à son développement, sa production et sa commercialisation. C’est pourquoi elle nécessite une excellente formation. Notre pays excelle dans ce domaine. Ensuite, c’est une industrie très globale. Chacun de nous sait qu’il ne peut se satisfaire du petit marché local et se doit d’être ouvert. C’est typiquement suisse. Troisièmement, la biotech mène des projets de très longue durée. C’est très suisse. Nous savons planifier et sommes stables. La pharma et la biotech représentent environ 40% des exportations suisses. Si nous continuons d’investir, la barre des 50% pourra être franchie dans quelques années. C’est la preuve qu’il est nécessaire d’offrir des conditions-cadres favorables à cette industrie.

Pourquoi voulez-vous être plus présents sur le terrain politique?

Nous ne sommes pas assez visibles et devons mieux expliquer les particularités de notre métier ainsi que notre contribution à la prospérité du pays. Nous ne voulons pas être un lobby classique. La biotech a aussi besoin d’améliorer ses conditions-cadres pour aider les entreprises à rester innovantes et à se développer. Mes contacts avec la politique ont révélé une volonté de soutien, mais aussi une réelle méconnaissance à l’égard de nos besoins.

En quoi une start-up biotech est-elle différente de celle d’une autre industrie?

La biotechnologie est globale par nature. Aucune entreprise de la branche ne développe des produits pour un marché régional. Une thérapie doit être disponible pour tous les patients du monde, à quelques rares exceptions. Deuxièmement, chaque projet se développe sur un horizon non pas d’un ou deux ans, mais généralement de plus d’une décennie. Troisièmement, les biotechs se transforment au cours de leurs projets. La recherche a besoin de biologistes et de chimistes, la phase clinique plutôt de médecins et la commercialisation encore d’un autre type de structures.

Beaucoup d’entreprises biotech développent leurs essais cliniques aux Etats-Unis ou vont se faire coter au Nasdaq plutôt qu’en Suisse. Sommes-nous vraiment compétitifs?

Oui, mais il faut être vigilant pour défendre nos points forts et nous améliorer sur les autres. Il est vrai que le nombre d’essais cliniques diminue en Suisse. Nous devons mieux comprendre ce phénomène. Il est parfois plus simple d’effectuer des tests dans d’autres pays, par exemple pour des maladies rares. Quant au choix du Nasdaq plutôt que de la bourse suisse, cela tient souvent au fait que cette bourse américaine est plus flexible, accepte de coter des biotechs ayant une moindre capitalisation et des produits encore éloignés de leur commercialisation. Mais la bourse suisse évolue et reste un partenaire fiable.

Biogen veut créer 600 emplois biotech à Soleure, CSL Behring investit un milliard dans le canton de Berne, Johnson & Johnson reprend Actelion. Les entrepreneurs étrangers sont-ils plus confiants que les Suisses à l’égard du pays?

Non. Les investissements dans la recherche de Roche, Novartis, Bachem, Siegfried ou Lonza sont également remarquables. Leur confiance est intacte. Mais la biotech nécessite un très grand nombre de talents, suisses et étrangers. Biogen, qui investit 1,5 milliard, devrait, à ma connaissance, trouver les spécialistes qu’elle recherche. L’engagement de 600 salariés en une fois est un réel défi, mais il devrait être réalisé comme prévu lors de l’ouverture en 2019.

La Suisse romande reçoit 39% des investissements du secteur. A quoi l’attribuez-vous, à l’EPFL et à l’héritage de Serono?

L’EPFL et l’héritage de Serono sont les deux facteurs clés. Le parcours entrepris par Patrick Aebischer est génial. Son esprit entrepreneurial et son travail de conviction m’impressionnent. A Genève, la vente de Serono a créé une incertitude. Mais une vente d’entreprise à un groupe étranger ne signifie pas nécessairement la fin d’une aventure ou d’un secteur. C’est souvent le début de plusieurs nouvelles initiatives. La transaction elle-même signifie que l’on a créé de la valeur. Après la vente, les infrastructures, les talents et les ressources ont continué de se développer dans la région.

Patrick Aebischer aimerait développer un programme de retour en Suisse pour les entrepreneurs et investisseurs qui ont réussi à l’étranger. Comment pouvez-vous aider ce mouvement?

La recherche de talents est l’un des piliers de notre stratégie. L’explication de notre action et de notre compétitivité doit attirer les investisseurs et les entrepreneurs. Je le constate ici à Bâle, au Business Park Stücki, où se sont récemment installés des laboratoires supplémentaires pour des start-up. Nous ne cessons d’en augmenter les espaces. Des capital-risqueurs à l’ambition globale comme Versant Ventures ont choisi la ville rhénane ainsi que les laboratoires Roivant.

Le capital-risque suisse n’est-il pas huit fois moindre qu’au Royaume-Uni?

C’est vrai. Souvent des fonds étrangers investissent en Suisse. Je note que les capitaux de ces fonds britanniques ou américains viennent fréquemment de Suisse.

Est-ce que la situation fiscale est compétitive pour la biotech suisse?

Nous restons concurrentiels, mais nous risquerions beaucoup si nous nous satisfaisions du statu quo. La solution est complexe parce que nous devons être compétitifs pour les investisseurs, les entrepreneurs, les employés, au plan cantonal et suisse. Les leaders des autres pays sont nombreux à présenter leurs propres avantages fiscaux. Nous ne pouvons pas ignorer leurs réformes. La dimension temporelle est également importante dans la biotech. L’investisseur biotech qui met toute sa fortune dans une entreprise doit-il être taxé lourdement en fonction d’éventuels bénéfices futurs ou faut-il lui permettre de placer son argent dans son projet? Un effort de pédagogie est nécessaire.

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