Après-midi d’automne ensoleillée, dans les jardins du Palais Royal à Paris. Depuis les grandes fenêtres de son bureau, juste à côté de celui de l’ancien patron de la Banque centrale européenne Jean-Claude Trichet, Michel Camdessus égrène les souvenirs des semaines de convulsion qui suivirent la chute du mur de Berlin. Partout, le Fonds Monétaire International était alors appelé à la rescousse comme il le raconte dans son ouvrage «La scène de ce drame est le monde» (Ed. des Arènes). Écartelé entre deux options radicales: l’adaptation progressive ou la thérapie de choc, prônée surtout à Washington. Retour sur des événements qui donnèrent, peu ou prou, naissance à la mondialisation libérale de l’économie.

Le Temps: Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin s’écroule. Les experts du Fonds Monétaire International, que vous dirigez alors depuis deux ans, avaient-ils vu venir un pareil événement?

Michel Camdessus: Non, aucun expert n’avait vu venir l’implosion de l’Allemagne de l’Est. Mais cela ne nous empêchait pas de réfléchir à ce qu’il nous faudrait faire lorsque cet événement viendrait à se produire. Il faut bien comprendre que la chute du mur de Berlin n’est pas qu’une révolution pour l’Europe de l’est et le bloc socialiste. Elle révolutionne aussi la planète économique et financière, et les institutions internationales comme le FMI ou la Banque mondiale. Dans les quinze jours qui ont suivi la chute du mur, les équipes du FMI sont sur place en Pologne et s’apprêtent à intervenir dans l’ensemble des autres anciennes démocraties populaires. Les frontières économiques tombent. Un nouveau monde va se dessiner au fil de terribles convulsions: celui de l’économie mondialisée que l’on connaît aujourd’hui.

LT: Vous débarquez vous-même en Pologne très rapidement. Que découvrez-vous?

MC: Nos équipes étaient arrivées à Varsovie trois semaines avant la chute du mur de Berlin. Et très vite, notre objectif est clair: faciliter la transition de ces pays vers l’économie de marché. C’est, littéralement, une plongée dans l’inconnu. Plusieurs États du bloc de l’est, comme les Pays Baltes, étaient encore des économies de marché 50 ans plus tôt et en avaient gardé quelques souvenirs. Il y avait aussi des gens qui gardaient quelques formes de contact avec l’Occident. Ainsi, en République Tchèque, un petit groupe de fonctionnaires de la Banque centrale recevaient chaque mois les bulletins du FMI. Ils les lisaient de fond en comble, comme me l’a confié un jour le futur président Vaclav Klaus. La transition politique pacifique en Pologne nous encourage à aller de l’avant. Mais tout est à construire. L’appareil statistique n’est absolument pas fiable. Nous travaillons au début en aveugles.

LT: Quid des dirigeants soviétiques? Ont-ils compris que l’URSS va bientôt cesser d’exister?

MC: Pour la plupart, ils nous sont apparus comme pathétiquement mal informés sur le fonctionnement des économies occidentales. Je me souviens d’économistes et de dirigeants du Gosplan qui espéraient sincèrement pouvoir concilier économie de marché et planification soviétique. Beaucoup n’avaient aucun sens de ce qu’est l’économie de marché. Celle-ci n’était présente dans le pays qu’à travers l’économie souterraine et les débuts d’un petit commerce de détail. Le mieux informé parmi ces dirigeants était Iegor Gaïdar. Je n’ai pu que déplorer la manière dont les privatisations ont été décidées à la hâte et comment les oligarques ont peu à peu pris le pouvoir. Nous en avions rencontré plusieurs, lors des missions du FMI. Il était clair que ces affairistes, pressés de s’engouffrer dans la brèche ouverte dès la «perestroïka» de Michael Gorbatchev, ne joueraient jamais le jeu. C’est pour cette raison que je ne condamne pas Boris Eltsine. Dans le contexte de l’époque, il était difficile de conduire d’une façon ordonnée le changement nécessaire alors que son pouvoir s’arrêtait, de fait, à quelques kilomètres des murs rouges du Kremlin. Nous avons essayé de faire l’impossible pour les initier aux principes de gestion d’une économie moderne. Cela m’a amené à consacrer quelques week-ends à des rencontres dans des pavillons forestiers de chasse avec son Premier ministre, Viktor Tchernomyrdine. La Russie d’aujourd’hui souffre encore des maux économiques de l’URSS: une dépendance beaucoup trop grande envers le secteur gazier et pétrolier et l’accaparement des ressources par l’État. On peut comprendre dans ces conditions l’humiliation ressentie par sa population devant l’évidence de sa perte d’influence dans le monde.

LT: Vous évoquez, dans votre livre, le débat de l’époque: adaptation progressive ou thérapie de choc?

MC: Le débat était vif. Et ce sont finalement les événements et les hommes qui ont tranché. Durant toute cette période, le rôle du Fonds a été de dire la vérité, d’expliquer l’ampleur de la mutation économique en cours. Nos experts sur le terrain ont effectué avec persévérance et un extrême dévouement un travail difficile. Helmut Kohl a été, à l’Ouest, le partenaire considéré comme le plus sûr par les gouvernements russes de l’époque. Il a par ailleurs mené avec une formidable détermination la tâche historique de réunification allemande. Il est venu à bout de main de maître des hésitations de ses partenaires européens. Je ne saurais manquer de souligner aussi le rôle que la Suisse -qui venait d’adhérer au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale- a joué dans cette transformation des pays de l’Est dès que ceux-ci ont voulu adhérer à leur tour aux institutions de Bretton Woods; certains d’entre eux ont rejoint de très bon cœur la circonscription dirigée par la Confédération. Ceci a amené celle-ci à les aider dans leur transformation de son assistance technique et de son soutien multiforme.