Ce lundi à 14h30 commence la dernière assemblée générale de Syngenta sous sa forme actuelle. Les actionnaires valideront le rachat de l’entreprise agrochimique bâloise par le géant ChemChina, qui a acheté 94 ,7 % des actions. Nous proposons ici à nouveau l’interview du président de Syngenta publiée le 22 juin 2017.

Le rachat de Syngenta par l’entreprise d’Etat chinoise ChemChina aboutit formellement ce lundi. Coût de l’opération: 43 milliards de dollars. Michel Demaré, président du conseil d’administration de la multinationale bâloise, a mené les négociations avec les Chinois durant plus d’une année et obtenu des garanties tant sur les emplois que sur le transfert des technologies. Il revient sur cette acquisition, qui est la plus grosse réalisée par des capitaux chinois à l’étranger. «La perspective de contribuer à nourrir un cinquième de la planète nous donne des ailes», affirme-t-il.

Le Temps: Que se passera-t-il lors de l’assemblée générale annuelle de Syngenta lundi prochain?

Michel Demaré: Le point le plus important sera l’inauguration du nouveau conseil d’administration. Les candidatures de quatre membres issus de Syngenta et de quatre autres nommés par ChemChina, dont deux cadres chinois venant de cette entreprise, seront soumises aux actionnaires. Le conseil élira aussi le nouveau président du conseil d’administration en la personne de Ren Jianxin, le président de ChemChina. A partir de là, le rachat de Syngenta par ChemChina sera effectif.

– Pourtant, dans une déclaration au Temps en juillet 2015, vous clamiez que Syngenta n’était pas à vendre. Que s’est-il passé?

– Le conseil d’administration n’a jamais voulu céder l’entreprise à qui que ce soit. Mais nous avions été attaqués par une offre publique d’achat (OPA) hostile de la part de Monsanto, le numéro un de notre industrie. Plus de 30% de nos actionnaires étaient aussi actionnaires de Monsanto et voyaient les bénéfices qu’ils pouvaient tirer d’une fusion en étant engagés des deux côtés. Le conseil d’administration, qui a pressenti le démantèlement de Syngenta et son déménagement à Londres ainsi que la suppression de plus de 15 000 emplois, a repoussé l’offre que nous estimions extrêmement risquée à bien des égards. Mais, en même temps, nous avons dû constater que nos actionnaires principaux étaient prêts à vendre l’entreprise pour assouvir leurs ambitions de gains à court terme.

– C’est là que ChemChina est entré en scène?

– Les Chinois connaissaient notre entreprise. Ils s’y intéressaient aussi. Mais, pour des raisons de politesse et de respect qui leur sont propres, ils n’ont jamais fait d’offre d’achat. L’épisode Monsanto leur a ouvert les portes et ils se sont présentés comme le chevalier blanc. Ils étaient prêts à payer plus et surtout à payer cash, tout en présentant beaucoup moins de risques au niveau des régulateurs de la concurrence.

Dès lors, il fallait voir si leur offre était sérieuse et crédible. Nous avons lancé une longue enquête et nous avons constaté un fait majeur: ChemChina avait fait plusieurs acquisitions ces dernières années et, à chaque fois, ils avaient non seulement apporté le capital de départ, mais aussi investi pour renforcer les sociétés en question. Nos propres négociations avec ChemChina portaient bien sûr sur le prix, mais aussi sur les garanties de la reprise, la gouvernance et la transparence qui sont au final exceptionnelles.

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– Les jeux n’étaient donc pas encore faits…

– Nous avons convaincu les actionnaires que ChemChina était une piste sérieuse. Puis il y a eu la longue attente pour les feux verts des autorités de concurrence dans tous nos marchés principaux. Cette procédure a été complétée en mai dernier.

– Mais on vous reproche tout de même d’avoir vendu un bijou de famille…

– Syngenta gardera sa place prépondérante dans le tissu industriel du pays. Mais il faut aussi savoir que la Suisse ne représente même pas 1% de son marché alors même que 11% du personnel du groupe travaille en Suisse. Les actionnaires suisses ne représentaient qu’un peu plus de 20% du capital alors que la part des Anglo-Saxons était de 60%. En échange de ce que nous apportons à la Suisse, nous bénéficions d’une place économique qui est favorable aux affaires et qui nous offre un environnement fiscal, légal, politique et monétaire stable, fiable et prévisible. Aujourd’hui le plus important, c’est que nous resterons en Suisse et c’est ici que nous paierons nos impôts et continuerons à investir.

– Comment va l’entreprise aujourd’hui?

– Syngenta connaît de profonds changements avec l’arrivée d’un nouveau directeur, Erik Fyrwald (ndlr: de nationalité américaine et ancien directeur de la société américaine de distribution de produits chimiques Univar). Il simplifie l’organisation, peaufine la stratégie et attire avec succès de nouveaux talents, surtout dans le domaine des semences, où nous avons des faiblesses. Nous travaillons dans un marché difficile et avec un climat volatil. Nous maintenons le cap et croyons fermement que nous allons retrouver notre dynamisme. La perspective de pouvoir prendre une part active à la modernisation du marché chinois nous donne des ailes.

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– Quelle garantie donnez-vous pour la préservation de l’emploi à Bâle?

– Aucun emploi ne sera supprimé suite à ce rachat. Aucune restructuration n’est prévue dans le contrat aussi longtemps que l’on reste performant. Les Chinois apprécient la capacité de travail et d’innovation ainsi que la productivité de Syngenta. Dès lors, ils ne changeront pas une machine qui tourne et qui sait continuer à être performante.

– Pouvez-vous donner la même garantie pour la Suisse romande?

– Rien ne va changer au niveau du siège, des sites en Suisse, de la stratégie, de la culture ou de la marque. L’usine valaisanne de Monthey, malgré ses coûts plus élevés que dans les pays concurrents, produit des résultats exceptionnels et de qualité. Monthey continuera à faire ce qu’elle fait pour autant qu’elle reste performante. Elle reste notre plus grand site mondial de production.

– Ne craignez-vous pas le pillage des technologies de Syngenta par les Chinois?

– L’accord prévoit que les administrateurs indépendants puissent bloquer des transactions de transferts de la Suisse à la Chine. Cela dit, le fait est que la Chine a besoin de nouvelles technologies agricoles. Syngenta a l’expertise et l’expérience. N’oublions pas qu’en nous achetant ChemChina achète notre expertise. Par ailleurs, nous avons vu son comportement lorsqu’il a acquis Adisseo, l’entreprise de santé animale du groupe français Rhône-Poulenc. Celle-ci prospère aujourd’hui. Les Chinois ont apporté non seulement le capital initial, mais y ont investi massivement, ont doublé les ventes et ont créé des emplois. La France a été tellement satisfaite qu’elle a nommé le président de ChemChina officier de la Légion d’honneur.

– Pourrait-il y avoir un choc des cultures au sein de l’entreprise à Bâle?

– Non. Il n’y a pas de besoin d’intégrer ces deux sociétés. Le seul organe où il y aura un mélange de cultures est le conseil d’administration. Il n’y aura aucun parachutage de managers chinois à Bâle ou ailleurs.

– Quel sera votre propre rôle au sein de l’entreprise?

– Je continuerai à siéger au sein du conseil d’administration en tant que vice-président et président du Comité des administrateurs indépendants. Ma principale tâche, outre celle de tout administrateur, sera de veiller à ce que les accords passés entre Syngenta et le groupe chinois soient respectés dans les moindres détails. Je serai aussi attentif à la continuité de la marche de l’entreprise. Puisque le président Ren Jianxin ne sera pas fréquemment en Suisse, je continuerai à assurer une présence constante au sein de l’entreprise.

– Pourquoi, selon vous, les Chinois se sont-ils intéressés à Syngenta?

– C’était sans aucun doute une transaction stratégique. La Chine veut à tout prix réduire sa dépendance sur les importations des vivres dont elle a besoin pour nourrir une population de près de 1, 4 milliard de personnes. Elle a un impératif absolu, celui d’augmenter le rendement de son agriculture, qui est de 30 à 40% inférieur à celui des grands pays producteurs. En achetant Syngenta, les Chinois achètent des technologies qui leur permettront, avec notre savoir-faire, de moderniser leur agriculture. On peut même dire que cette transaction sert une «noble cause»: assurer la sécurité alimentaire d’un cinquième de la population mondiale.

– Dans une période où le patriotisme économique est un phénomène qui prend de l’importance, comment analysez-vous le peu de résistance en Suisse contre le rachat de Syngenta?

– La Suisse est ouverte au monde. C’est tout de même incroyable qu’un petit pays de 8 millions d’habitants et un marché domestique aussi petit puissent être le domicile d’autant de multinationales. Les cinq plus grandes entreprises industrielles du pays représentent une capitalisation boursière de 750 milliards de francs, soit 115% du produit national brut du pays. Aujourd’hui, la question n’est pas qui possède une entreprise mais plutôt quel pays reste le meilleur endroit pour l’accueillir. C’est ce dernier point que nous avons défendu.

Nous avons été critiqués par certains, mais nous avons aussi bénéficié de soutien politique, notamment de notre ministre de l’Economie, Johann Schneider-Ammann, président de la Confédération l’an dernier. Il a compris que cette transaction ne menaçait pas les emplois en Suisse. Et surtout, Syngenta n’appartient pas au gouvernement suisse, mais aux actionnaires, dont seulement un peu plus de 20% étaient Suisses.

– N’est-il pas un peu naïf en Suisse, mais aussi en Europe, de céder nos entreprises aux capitaux chinois alors qu’il n’y a pas de réciprocité en Chine?

– Le protectionnisme n’a jamais été une solution. L’Europe doit rester fidèle à son esprit d’ouverture et de libre-échange. Il appartient aux dirigeants politiques de négocier et d’obtenir la réciprocité.

– Vous travaillez dans un secteur de technologies agricoles (plantes, chimie, OGM) qui est très critiqué…

– Nous sommes persuadés que, sans l’apport de la technologie, il ne serait pas possible de nourrir la planète. Sans les développements de ces derniers 30 à 40 ans, on serait déjà incapable d’accomplir cette tâche. Aujourd’hui, il manquerait des terres arables équivalentes à la surface des Etats-Unis.

– Que vous inspirent les controverses?

– Il est difficile de répondre aux critiques philosophiques et non fondées sur des preuves scientifiques. Nous sommes tous des pères et des mères et nous ne voulons pas vendre des produits nocifs. Tous nos produits ont été approuvés par les autorités compétentes et ont subi des tests très poussés. Pour notre part, je reconnais qu’il faut expliquer les enjeux en permanence et être encore plus transparents sur nos objectifs et sur la sécurité de nos produits. J’admets que ce travail d’information n’a pas été fait convenablement, pas seulement par Syngenta mais par toute l’industrie.

– Le glyphosate, cet herbicide contesté, n’est-il pas dangereux?

– Sur ces 40 dernières années, les autorités qui ont procédé à des contrôles approfondis sont toujours arrivées au même résultat: il ne représente pas de risques pour la santé humaine. L’institut qui a suggéré ces critiques place le glyphosate dans la même classe que la viande rouge, qui serait, elle aussi, cancérigène. Tout dépend du dosage.

– Comment se fait-il que vous vendiez des produits dans le tiers-monde alors qu’ils sont interdits chez nous, le paraquat, un herbicide, par exemple?

– Chaque pays a des critères d’évaluation spécifiques que nous ne pouvons pas influencer. En Europe, les critères sont extrêmement stricts. D’autres pays sont plus réalistes. Mais notre conviction, qui est basée sur des preuves scientifiques et sur l’évaluation des risques, est que le paraquat est un herbicide efficace, utile et sûr s’il est utilisé selon les dosages recommandés. En Europe, nous respectons la loi, même si nous ne sommes pas d’accord.