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Michel Rochat, directeur de l’Ecole hôtelière de Lausanne: «Les petits hôteliers suisses doivent mutualiser les ressources et travailler en communauté.»
© Sébastien Agnetti / 13 Photo

Formation

Michel Rochat: «L’Ecole hôtelière de Lausanne sera un pôle d’innovation»

Selon Michel Rochat, directeur de l’Ecole hôtelière de Lausanne, l’une des plus prestigieuse au monde, l’industrie d’hospitalité et d’accueil est restée traditionnelle à plein d’égards et a un besoin de se renouveler. Par ailleurs, il rejette avec force l’idée que les hôteliers suisses ne seraient pas chaleureux

Fondée en 1893, l’Ecole hôtelière de Lausanne (EHL) peut s’enorgueillir d’avoir formé plus de 25 000 professionnels repartis aujourd’hui aux quatre coins du monde. Michel Rochat, son directeur depuis 2011, a maintenant les yeux rivés sur 2021. Le campus agrandi et remodelé sera alors inauguré. Il partage son enthousiasme dans l’interview du Temps.

Le Temps: Êtes-vous un grand voyageur? Allez-vous souvent à l’hôtel?

Michel Rochat: Forcément oui. Notre société de conseil certifie une douzaine d’écoles hôtelières dans le monde, ce qui m’amène à me déplacer. Je n’aime pas voyager, mais j’adore être ailleurs. Je sais que c’est paradoxal, mais le voyage est une contrainte, L’école travaille en partenariat avec Swiss et nous avons un réseau d’établissements qui sont gérés par les anciens de l’EHL. Cela rend le voyage agréable.

– Quel était votre dernier voyage?

– Un voyage privé en Californie, sur la route 66. Malheureusement, les incendies ont éclaté au moment où j’avais un rendez-vous à Napa Valley pour déguster un vin. J’ai vu la très belle ville de Santa Rosa complètement ravagée par les flammes.

– Quelles sont les premières choses auxquelles vous portez attention?

– Je suis très sensible à l’accueil. Les services complémentaires – la réservation d’un restaurant à l’extérieur, la location d’une voiture ou l’organisation d’une réunion à l’hôtel – sont très importants.

– Vous observez par manie ou par curiosité professionnelle?

– Pour mon confort et pour ceux qui sont avec moi. Lorsque l’hôtel vous réserve une table dans un restaurant à l’extérieur, vous savez que c’est un bon choix. Je n’hésite jamais à laisser un pourboire à la femme de ménage ou au voiturier. Si vous revenez à cet hôtel, vous êtes bien accueilli. C’est un peu comme revenir à la maison. Je ne me plains pas de l’ascenseur qui fait un peu de bruit ou d’autres imperfections. C’est l’affaire de son directeur qui sait que son travail est aussi de fidéliser et d’inciter ses clients à revenir à son hôtel.

– Etes-vous familier avec les hôtels en Suisse?

– Bien sûr. Je suis membre du jury du Prix Bienvenu qui distingue chaque année l’hôtel suisse le plus accueillant. Tous ceux que je connais sont d’extrêmement bons hôtels. Nos établissements sont réputés mondialement.

– Je connais pourtant des Suisses qui préfèrent aller en vacances en Autriche ou en France…

– Le franc fort est un défi pour le tourisme suisse. Par ailleurs, il n’est pas facile d’attirer les gens talentueux dans notre industrie.

– Si je vous dis que les hôteliers suisses ne sont pas très chaleureux…

– C’est que nous aimons l’autoflagellation; nous pensons que c’est toujours mieux ailleurs. Au lieu de valoriser ce qui est bien chez nous, nous passons notre temps à critiquer les choses futiles. L’autoflagellation est dans les gènes suisses, mais pas dans les miennes.

– Revenons à Lausanne. L’EHL grandit…

– Nos locaux peuvent accueillir 3000 étudiants et nous en sommes à 2875 (de 114 nationalités) actuellement. Notre capacité correspond à la croissance de 5% par an de notre secteur d’activité pour les prochaines quinze années. Lorsque je parle d’accueil, j’inclus l’arrivée des réfugiés, des personnes âgées qu’il faudra recevoir dans les établissements spécialisés, des enfants en bas d’âge dans les jardins d’enfants, dans les avions… sans oublier dans les hôtels qui sont de plus en plus nombreux. En Chine, une centaine d’établissements ouvrent chaque jour. L’EHL suit donc la tendance. Les travaux ont commencé pour construire 1000 logements, des salles de classe et de réunions ainsi que des installations sportives.

Lire aussi: EHL: «Notre programme de master est une innovation mondiale»

– Qu’en est-il de votre projet d’espace dédié à la recherche et l’innovation?

– Il est plus que jamais d’actualité. Il s’agit d’un pôle d’innovation qui offrirait une cinquantaine de places pour des chercheurs motivés sur le thème de l’hospitalité et l’éducation. Il a y a de nouveaux modèles de formation à inventer. La numérisation de l’accueil ou de la restauration sont des pistes à explorer. Notre industrie qui est restée traditionnelle à beaucoup d’égards, a besoin de se renouveler. Nous voulons faire éclore une dizaine des start-up sur le site. L’EHL va investir plus de 200 millions de francs ces prochaines années, non seulement dans les infrastructures, dans la formation qui reste au cœur de notre développement, mais aussi dans l’innovation.

– L’EHL est toutefois considérée comme une institution élitaire? Ça coûte relativement cher de se former chez vous…

– Disons qu’au départ, nous sommes basés en Suisse qui est un pays plus coûteux que beaucoup d’autres. Comme nous faisons partie du système national d’éducation et de formation, les Suisses, 35% de nos étudiants, bénéficient d'une subvention. Les quatre ans d’études pour un étudiant suisse coûtent 75 000 francs; pour un étranger 157 000 francs. C’est vrai que pour un étranger, il faut être membre d’une famille aisée. Nous avons toutefois un système de bourses pour ceux qui sont doués.

Je dois ajouter qu’un étudiant qui termine ses études à l’EHL est assuré de trouver un emploi. Nos étudiants sont extrêmement recherchés. Enfin, l’EHL n’est pas une organisation à but lucratif et son but n’est pas de réaliser des bénéfices. Chaque franc gagné par l’école est réinvesti dans l’école.

– Qu’enseignez-vous au juste? Je vous pose la question parce que tous vos élèves ne rejoignent pas l’industrie hôtelière?

– Nos étudiants ne savent pas seulement accueillir des clients et leur louer des chambres. Nous formons des jeunes qui peuvent évoluer dans divers secteurs. Je suis heureux que nos professionnels soient perméables. Les banques recherchent nos étudiants parce que ces derniers sont polyglottes, ont voyagé et ont de vastes connaissances générales leur permettant de s’adresser à la clientèle. Entre 60 et 70% de nos étudiants rejoignent tout de même l’industrie hôtelière. Je m’inquiéterais si 80% d’entre eux allaient travailler dans d’autres filières. En ce qui me concerne, j’ai une formation d’ingénieur et cela ne me pose pas de problème de travailler dans un secteur de services.

Lire également: Gros investissements à l’Ecole hôtelière de Lausanne

– L’Ecole aide-t-elle les étudiants à trouver un emploi?

– Nous accueillons chaque année une foire à l’emploi. La dernière édition vient d’avoir lieu et ce sont 160 entreprises, suisses et internationales, qui sont venues à la rencontre de potentiels collaborateurs. Ce contact direct est important. J’ai remarqué que les étudiants questionnent leurs éventuels employeurs, notamment sur les valeurs de leur entreprise. Cela montre qu’ils ont confiance en eux-mêmes.

– Comment évolue votre projet d’exporter l’EHL?

– Notre projet d’ouvrir un campus à Singapour avance. Nous sommes en négociation avec les autorités sur les conditions d’accréditation. C’est un Etat dont le système d’éducation est rigoureux et qui accueille déjà d’autres institutions et avec qui la Suisse entretient de bonnes relations. Le potentiel du continent asiatique en termes d’hôtellerie n’est plus à prouver et Singapour serait un hub tout indiqué pour développer nos activités. Le campus serait conçu sur notre modèle, notre système et nos valeurs. Ce campus servira à recevoir les étudiants de Lausanne pour six à douze mois. Si tout va bien, il sera opérationnel en 2020.

– L’industrie hôtelière, malgré ses aspects traditionnels, a connu quelques bouleversements ces dernières années. Avez-vous personnellement recours à Airbnb pour réserver un logement?

– J’utilise tous les systèmes de réservation pour les tester et les comparer. J’ai utilisé Airbnb à plusieurs reprises, mais je préfère les hôtels, notamment pour les services complémentaires offerts par ces derniers, comme la réservation d’une table dans un restaurant. Mais Airbnb comble une lacune réelle. Il est plus facile de loger sa famille dans un appartement qu’à l’hôtel. Je pense que beaucoup des personnes ont recours aux deux: Airbnb en déplacement privé et hôtel pour les affaires. En réalité, il n’y a pas de concurrence entre les deux. Le marché se segmente, mais à la fin, il devient plus grand. Vous n’avez pas tout le fromage pour vous, mais vous pouvez toujours avoir votre tranche, voire une tranche plus grande parce que le fromage devient plus grand.

– Que pensez-vous de Booking.com et des autres sites de réservation?

– Aujourd’hui, ils ont réussi à réduire les marges du fournisseur du service en s’imposant comme intermédiaire. Demain, les gagnants seront ceux qui vont maîtriser les données sur la clientèle, les habitudes et les tendances ainsi que sur l’environnement économique, ce qui leur permettra de dépasser les intermédiaires.

– Comment voulez-vous que les petits hôteliers analysent des montagnes des données?

– En mutualisant les ressources et travaillant en communauté. On peut vivre localement dans une communauté globale. Comme si on était seul avec son téléphone mais connecté à un réseau.


Dates clés passées et du futur

Novembre 1956: Naissance à Lausanne.

Janvier 1989: Coupe le cordon ombilical de sa première fille: un moment particulier.

Décembre 1992: Le rejet du projet d’adhésion à l’Espace économique européen est vécu comme un drame personnel.

Juin 2021: Inauguration du nouveau campus de l’EHL.

Novembre 2031: La retraite à 75 ans et lancement de sa première start-up.

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