Michel Sapin et Emmanuel Macron, les deux faces du PS français côte à côte à Bercy

France Le ministre des Finances et celui de l’Economie ont des parcours opposés

Confident du chef de l’Etat, Michel Sapin est de plus en plus plombé par l’échec du gouvernement sur l’emploi

Il est désormais l’homme de la promesse non tenue. Voire, pour les plus sévères de ses détracteurs, celui du «mensonge d’Etat du quinquennat Hollande». Michel Sapin, ministre français des Finances depuis le départ de Pierre Moscovici en avril 2014, n’en finit pas de payer cash ses déclarations erronées de 2013 – il était ministre de l’Emploi – sur une «inversion prochaine» de la courbe du chômage en France.

«C’est comme le sparadrap du capitaine Haddock dans Tintin. Il ne parvient plus à s’en débarrasser», estime le directeur de cabinet d’un ministre. Sapin l’austère, le sérieux, le bûcheur… y a perdu une bonne part de sa crédibilité, notamment auprès des partenaires sociaux, patronat et syndicats. Ce social-démocrate n’a pas su – ou pas voulu – réformer le marché du travail. Les entreprises attendaient. Les rigidités sont restées. «Cela cloche depuis le début du mandat de Hollande, note un collaborateur de Pierre Gattaz, le patron des patrons français. Sapin adorerait être perçu comme l’homme de fer des finances, comme l’Allemand Wolfgang Schäuble. Sauf que Schäuble, lui, tire sa crédibilité de ses résultats.»

Cette défiance imprègne Bercy, la forteresse de béton, de verre fumé et de marbre blanc qui abrite, au bord de la Seine à l’est de Paris, le Ministère français des finances. Et elle pèse lourd, très lourd, dans le débat européen autour du déficit budgétaire présenté par la France dans son budget 2015. «Notre objectif, sans remettre en cause les règles, est de convaincre nos partenaires de mobiliser toutes les flexibilités», confie-t-on à l’Elysée, avant le sommet européen des 23 et 24 octobre. Mais il faut être Français pour croire à une telle formule: «Le mot clé, c’est la confiance», juge dans une note l’économiste anglais Simon Tilford, pourtant indulgent sur l’économie hexagonale. Or, sur ce plan, Michel Sapin, le cacique proche du président, apparaît bien à la peine.

Sa tâche, et celle de son secrétaire chargé du Budget, Christian Eckert, est en plus compliquée par son nouveau partenaire dans les couloirs de l’Hôtel des ministres à Bercy. «Entre lui et Emmanuel Macron – nommé ministre de l’Economie fin août en remplacement d’Arnaud Montebourg –, c’est le syndrome du vieux shérif face au pistolero», ironise une journaliste qui connaît bien le ministre des Finances.

Sapin, taiseux, peu porté sur les nouvelles technologies, habillé comme un préfet de province, collectionne les pièces de monnaie anciennes. Macron, volubile, charmeur, chemise blanche à col ouvert dès qu’il le peut face à la presse, adore les conversations de salon et les rumeurs parisiennes.

Nous l’avions rencontré, l’an dernier, dans son bureau élyséen, au détour d’un escalier étroit, pour parler fiscalité. Souriant, presque amical, suggérant de se revoir au besoin. Un peu de Jacques Attali, l’un de ses mentors, pour le bagout intello-philosophique. Un peu de Dominique Strauss-Kahn, dont il est resté à l’écart tout en admirant sa capacité à convaincre, dans la façon de dire les choses et de défier les conservatismes. Un peu de Michel Rocard, son autre mentor, dans le souci pédagogique. Un peu de Jacques Delors dans son engagement européen et sa façon de rappeler à ses partenaires communautaires – il prépara de 2012 au début 2014 les conseils européens pour François Hollande – qu’ils ne pourront de toute façon rien faire sans l’appui de la France.

La liste, bien sûr, est injuste pour Michel Sapin. Emmanuel Macron est loin, très loin d’avoir fait ses preuves. «On séduit beaucoup moins en taillant dans les budgets d’un Etat en crise qu’en proposant d’améliorer l’attractivité de la France», rectifie l’ancien banquier Jean Peyrelevade. Dont acte. Personne, à Paris, ne conteste que le ministre des Finances est un poids lourd politique, avant tout respectueux des élus comme son ami François Hollande. Dans sa région Centre qu’il a présidée de 1998 à 2000, ou dans son département de l’Indre, le grand argentier socialiste connaît presque chaque commune, et a su se faire respecter.

«C’est une sorte de Chirac devenu de plus en plus austère», raconte une journaliste du Berry Républicain. Alors que le chef de l’Etat, même à l’Elysée, continue de distiller ses piques d’humour, le patron de Bercy semble s’ennuyer ferme, comme habité par une sorte d’échec intérieur: «Il a compris que c’était fini. Il ne sera sans doute jamais premier ministre. Manuel Valls l’a tué», juge une conseillère présidentielle. A preuve: Emmanuel Macron, retoqué par Sapin pour le poste du Budget lors du remaniement d’avril, est revenu fin août à Bercy par la grande porte.

Et puis il y a la fracture. Celle que les déclarations de Martine Aubry viennent de rouvrir. Le «vieux» PS des élus provinciaux face à un clan de quadras-quinquas parisiens sur lequel parie désormais un François Hollande avant tout pragmatique, et contraint à le devenir encore plus par son impopularité record.

L’ancien chef du gouvernement Jean-Marc Ayrault personnifie cet échec. «Arnaud Montebourg in­carnait davantage une synthèse, ­explique l’ancien député PS de Saône-et-Loire Didier Mathus. Il se concentrait sur l’offre, sur l’ancrage local des entreprises.» Bien qu’il mette en avant son militantisme, l’anglophone Emmanuel Macron est lui le héraut d’une gauche plus libérale, mi-britannique mi-scandinave, où l’individu, non le syndicat ou le parti, est le centre de gravité. «Son avantage est qu’il parle le même langage politique que la majorité de ses pairs européens. Il incarne l’alternative de gauche à Christine Lagarde», note Giles Merritt, de l’observatoire Les Amis de l’Europe. Signe révélateur: le Financial Times et le New York Times l’ont tous deux portraituré longuement dès sa nomination. Comme la patronne du FMI. Michel Sapin, lui, attend toujours.

«Michel Sapin a compris que c’était fini. Il ne sera sans doute jamais premier ministre»