Thérapies

Michèle Ollier: «Les Suisses se méfient encore du capital-risque»

Medicxi, un fonds genevois de capital risque dérivé d'Index Ventures, a levé en juin dernier 300 millions de dollars auprès d'Alphabet et de Novartis, pour investir dans des biotech en voie de maturation. Les explications de sa cofondatrice Michèle Ollier

Medicxi, le fonds de capital-risque dérivé d’Index Ventures et consacré aux biotechnologies, a levé en juin dernier 300 millions de dollars. Objectif: investir dans des jeunes pousses se situant à un stade avancé de leur développement. Une première en Europe, grâce au partenariat conclu avec Verily, la filiale d’Alphabet (ex-Google) dédiée aux sciences de la vie, ainsi que Novartis. Rencontre avec Michèle Ollier, cofondatrice de la plateforme genevoise

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Le Temps: Quel est le taux de croissance de Medicxi?

Michèle Ollier: Nous avons lancé cette nouvelle entité voilà un peu plus de 18 mois, avec un volume de portefeuille d’environ 500 millions de dollars. Nous avons atteint le milliard de dollars avec nos dernières levées, ce qui correspond à une augmentation de 100% de nos fonds sous gestion.

- Êtes-vous rentables?

- Oui, mais la notion de rentabilité n’est pas le critère clé. C’est le retour sur investissement qui compte. Ce qui passe par l’identification adéquate de projets pouvant déboucher sur des médicaments innovants. Les actionnaires de la jeune pousse, les fondateurs scientifiques et académiques, l’éventuelle entité publique qui les abrite, ainsi que les investisseurs partagent la valeur crée au moment de la vente.

- Pourquoi avoir lancé un fonds biotech autonome?

- L’activité dédiée aux sciences de la vie, qui réunit aujourd’hui une dizaine d’investisseurs, grandissait très rapidement. Une séparation d’avec l’équipe dédiée aux technologies répondait également à des critères pratiques, comme le timing en termes de financement et la gestion du risque qui sont souvent très différents.

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- A quoi correspondent ces divers degrés de risques?

- Dans le secteur des technologies, lorsque vous lancez un produit, vous visez un certain marché. Le risque est surtout de nature commerciale. Alors que dans les sciences de la vie, vous cherchez à traiter une maladie. Tout se joue dans le choix de la molécule. Le danger est plus sur le versant technique, bien qu’il ne faille pas négliger l’aspect commercial.

- Novartis et la filiale d’Alphabet vous ont-ils imposé des cibles précises en vous confiant leur argent?

- Non, nous avons carte blanche. C’est notre métier d’identifier les bons projets. Mais, comme tous nos investisseurs, ils restent attentifs à notre manière de procéder.

- Que représente cette dernière levée de fonds, outre le fait d’être la plus importante de votre histoire?

- Si Medicxi Growth 1 est censé stimuler la création d’entreprises, l’objectif est de permettre aux jeunes pousses de rester en Europe et d’y poursuivre leur maturation. Il existe plusieurs fonds de capital-risque en Europe. Mais ces derniers n’étaient pas spécialisés dans les entreprises dites «late stage», lesquelles étaient contraintes de se financer aux Etats-Unis, voire de se lancer en bourse, souvent aux Etats Unis et parfois de manière prématurée.

- Vous êtes-vous volontairement limités à 300 millions de dollars?

- La demande a été plus élevée que la taille des fonds que nous avions déterminée sur des critères stratégiques. Nous devons donc rester vigilants à ne pas dévier de ce montant cible. Pour notre dernière levée, l’objectif est d’injecter entre 15 et 25 millions de dollars dans chacune de nos 12 à 18 sociétés visées. En comparaison, les montants prévus pour des phases précoces de développement de start-up sont inférieurs, mais ils couvrent entre 20 et 30 entreprises. Les paramètres sont donc différents: d’un côté le besoin était de 300 millions de dollars, de l’autre de 210 millions d’euros.

- Quel est votre prochain objectif en termes de recherche de capitaux?

- Nos fonds, qui ont une durée de vie de dix ans, pour une phase d’investissement de moins de cinq ans, sont à présent fermés. Nous n’envisageons pas de lever immédiatement d’autres capitaux. Du moins, pas tant que tout l’argent disponible ne sera pas totalement alloué.

- Pourquoi a-t-il fallu attendre autant pour qu’un premier fonds «late stage» se constitue en Europe?

- Le marché n’était tout simplement pas prêt. Il y a encore cinq ans, nous n’aurions pas pu lancer une telle initiative, faute de masse critique en termes de projets suffisamment matures en Europe.

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- Combien faudra-t-il encore attendre pour qu’une plateforme similaire voie le jour en Suisse?

- Je ne suis pas certaine que cela soit une bonne idée de limiter un fonds à un pays ou une région. Plus vous mettez de restrictions, plus votre fonds devient à risque et moins il sera performant. C’est la qualité du projet qui doit primer, quel que soit l’endroit.

- N’êtes-vous pourtant pas intéressés que par les start-up européennes?

- Nos fonds sont principalement destinés à des petites entreprises européennes. Toutefois, environ 20% de nos investissements visent également des jeunes pousses aux Etats-Unis.

- Les capital-risqueurs ne souffrent-ils pas d’un déficit d’image en Suisse?

- Oui, il y a parfois encore une méfiance. Ils ne connaissent pas assez bien le métier de capital-risque qui est d’ailleurs très réglementé. Contrairement aux Etats-Unis, où l’opinion publique nous est beaucoup plus favorable. Là-bas, entrepreneurs et les «venture capitalist» font partie d’un même écosystème et réfléchissent à des projets, main dans la main.

Quel est le secret du succès pour une start-up?

- Le cœur de la machine, c’est la qualité des personnes. Par exemple, le savoir-faire anglo-saxon provient notamment de la porosité et de la synergie qui existent entre les secteurs privé et public. Un projet scientifique prendra naissance dans un laboratoire académique. Mais pour créer un médicament, le chercheur devra s’allier à un développeur formé dans la pharma.

- Les pépites européennes sont donc plutôt britanniques.

- Pas forcément. Elles peuvent provenir de n’importe où. Mais les entreprises à succès naissent rarement par hasard. Elles ont davantage de chances de voir le jour au sein d’un écosystème favorable. C’est pourquoi nous faisons en sorte d’aider les jeunes pousses issues d’un biotope moins propice à tout de même grandir dans les meilleures conditions.

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- Comment faites-vous tomber les barrières à l’innovation?

- Après l’identification d’un projet prometteur et la création de la petite entreprise qui va l’abriter, l’essentiel de notre travail va consister à structurer l’équipe avec les meilleures expertises possibles. Nous allons par exemple identifier une très belle science à Zurich, trouver son directeur aux Etats-Unis et aller chercher le développeur en Grande-Bretagne. C’est notre manière de reproduire, virtuellement, un environnement favorable à la croissance d’une entreprise en démarrage.

- La Confédération a lancé cet été la Swiss Entrepreneur Association, dotée d’un panier de 500 millions de francs pour freiner l’exode des start-up nationales à l’étranger. Est-ce une bonne idée?

- C’est une excellente initiative. Elle signale l’importance stratégique du secteur entrepreneurial pour la Suisse. L’État peut jouer un rôle crucial de passerelle entre l’académique et la création d’entreprise.

- La Suisse dispose-t-elle de conditions-cadres propices aux entreprises en démarrage?

- Les Suisses ont moins tendance à se lancer dans l’entrepreneuriat, sans doute par crainte de l’échec. Par exemple, on trouve encore trop peu de développeurs chez Novartis ou chez Roche prêts à créer leur start-up. Alors que ceux qui travaillent pour GSK ou Johnson & Johnson sont plus nombreux à vouloir tenter l’aventure.

- Après le départ de Merck Serono de Genève en 2012, plusieurs employés ont pourtant lancé leur start-up.

- En effet, de belles initiatives sont nées. Mais on aurait pu en espérer davantage.

- Comment choisissez-vous vos biotechs?

- Il faut trois critères. A savoir, au minimum un début de molécule, avec une pathologie bien définie, ainsi qu’un lien très clair entre cette dernière et le mécanisme d’action. Nous investissons selon une approche baptisée «asset centric model».

- C’est-à-dire?

- Même si la start-up développe plusieurs molécules, souvent une seule est vraiment prometteuse. Nous ne miserons que sur celle qui est la plus susceptible de changer la vie des patients. Cela permet de réduire nos coûts d’investissements, le temps de développement, ainsi que le niveau de risque, tout en augmentant drastiquement nos chances de succès.

- Sur quels noms avez-vous déjà jeté votre dévolu?

- Nous avons près d’une trentaine de jeunes pousses dans nos fonds précoces. Côté «late stage», il y a pour l’heure ObsEva à Genève et Diasome Phamaceuticals aux Etats-Unis.

- Que pensez-vous du potentiel lémanique et romand dans le domaine des sciences de la vie?

- La Health Valley est une très belle initiative, que nous regardons de près. Je suis persuadée que la Suisse a un excellent potentiel, mais il lui manque encore quelques succès retentissants supplémentaires pour que son écosystème continue de décoller véritablement.

- Le Campus Biotech à Genève est-il un modèle intéressant sur lequel vous pourriez miser?

- Absolument. Toutes les initiatives qui favorisent la multidisciplinarité, les échanges et l’entraide dans la région sont à saluer. Nous espérons vraiment trouver des start-up issues de cette structure dans lesquelles investir.


Profil

1986 Etudes de médecine à Paris.

1987-2000 Travaille dans l'industrie pharmaceutique, notamment auprès de Serono International.

2000 S'installe en Suisse.

2003 Rejoint le fonds de capital-risque Index Ventures, à Genève.

2014 Obtient la nationalité helvétique.

2016 Co-fonde, avec Francesco De Rubertis et Giuseppe Zocco, le «spin-off» Medicxi spécialisée dans les sciences de la vie.

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