Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Michel-Edouard Leclerc posant lors d'une exposition du fonds familial à Landerneau, juin 2017.
© FRED TANNEAU/AFP

Commerce

Michel-Edouard Leclerc: «Face à Amazon, nous sommes en mode combat»

Le patron des centres commerciaux Leclerc le sait: demain, ses concurrents seront les plateformes numériques. Comment lutter pour conserver la première place, en France, dans le secteur de la distribution? Comment réinventer, surtout, l’offre et l’image du Mouvement Edouard Leclerc né en Bretagne après la guerre?

Michel-Edouard Leclerc est dans son élément. Micro en main, debout devant l’estrade du théâtre parisien de la Gaîté Lyrique et face au public, le patron du Mouvement Edouard Leclerc, premier distributeur commercial français, «fait l’article» pour l’événement à venir.

Nouvelle ligne de produits? Nouvelle campagne publicitaire à venir? Non. L’annonce du jour concerne la cinquième édition du festival Culturissimo qui se tiendra, du 18 mai au 27 juin, dans tous les Espaces culturels Leclerc de France. Lectures de textes, concerts, prestations théâtrales… Une cinquantaine de villes de France sont concernées. Notre entretien sur l’avenir du Mouvement Edouard Leclerc, et sur la concurrence des plateformes digitales, ne pouvait pas trouver mieux pour démarrer.

Le Temps: On vous attend, comme d’habitude, sur les prix les plus bas. Et voici que vous parlez accessibilité de la culture, revitalisation culturelle des centres-villes, vivre-ensemble… Le premier distributeur de France assume donc sa vocation sociale?

Michel-Edouard Leclerc: Notre mouvement est, depuis sa création, une association de chefs d’entreprise indépendants qui respectent une charte. Or que trouve-t-on dans ce texte fondateur, que nous avons d’ailleurs entrepris de réviser et de réactualiser? Un fort volet consommation bien sûr. Un engagement à offrir à nos clients la plus large gamme possible de produits à un prix accessible. Mais aussi des engagements citoyens et civiques, dont la défense de l’accès à la culture. Mes parents, qui ont fondé ce mouvement, étaient passionnés par la culture. Mon père, Edouard Leclerc, adorait discuter avec les écrivains, les philosophes, les historiens que son parcours exceptionnel lui a permis de rencontrer. Les chiffres parlent d’ailleurs d’eux-mêmes: notre réseau comporte 220 espaces culturels Leclerc. Nous sommes le deuxième libraire de France – avec près de 1400 points de vente –, le troisième disquaire du pays… Les expositions du Fonds Hélène et Edouard Leclerc, à Landerneau, accueillent près de 280 000 visiteurs par an dans cette petite ville bretonne de 18 000 habitants. Pas mal, non?

Il n’empêche: la charte Leclerc, c’est d’abord les prix, d’abord l’offre commerciale.

Evidemment. Il ne s’agit pas du tout de renier notre première mission, née dès l’ouverture du premier magasin Leclerc en 1952, après la guerre, dans la maison de mes parents en Bretagne. Quelle fut alors leur priorité? S’opposer aux logiques corporatistes qui permettaient aux opérateurs commerciaux de l’époque de faire grimper les prix des produits à leur guise. Nos racines se trouvent là: dans ce refus de la spéculation au service de la consommation. Je le répète souvent: je sais d’où je viens. Je suis fils de diacre catholique. Mon père avait fait deux des trois vœux exigés des prêtres. Il avait fait le vœu de chasteté, eh oui! Il avait fait vœu de se détacher des biens matériels. Mais il a refusé de faire le vœu d’obéissance. Puis il a rencontré ma mère et une autre vie a commencé. Il est de bon ton de se moquer des chartes. Mais la nôtre remonte à cette époque. Nous charrions toute cette histoire avec nous. La question de notre utilité sociale interpelle tout le monde. Tant mieux.

Le passé vous sert de guide. Mais comment préparez-vous l’avenir à l’heure de la déferlante Amazon? Dans vingt ans, à quoi ressembleront les hypermarchés Leclerc?

Parlons à dix ans plutôt. A quoi ressembleront nos centres Leclerc en 2025-2028? Là, j’y vois assez clair. Au niveau du groupe d’abord, nous resterons fidèles à nos hypermarchés, qui sont nos vaisseaux amiraux. Avec pour objectif de les rendre toujours plus attrayants, sécurisés, avec une offre commerciale revitalisée par rapport à une offre digitale qui, elle, est condamnée à s’industrialiser et à se banaliser. L’avenir, c’est retrouver le plaisir de la consommation, en misant sur trois facteurs: les prix les plus bas, qui restent notre engagement prioritaire; la qualité et la diversité des offres, en particulier dans les rayons alimentaires. Nos rayons fromages ou vins, nos boucheries doivent garder leur avance et miser sur la convivialité. Parallèlement, notre offre digitale et nos services de livraison à domicile vont s’étoffer. Les Leclerc Drive, qui représentent actuellement 6% de notre chiffre d’affaires, constituent une autre priorité. La reconquête des centres-villes est aussi au programme de cette décennie. Notre offre commerciale doit renouer avec les rues commerçantes traditionnelles. Nous n’abandonnerons pas les villes, même si les élus municipaux ont été les premiers, dans le passé, à nous avoir poussés à la périphérie.

Beaucoup de villes françaises moyennes se meurent et vous êtes très souvent sur le banc des accusés. Promettre de revenir dans les centres-villes, c’est chercher à vous faire pardonner?

Qui nous a priés de nous installer en périphérie? Qui a voté les lois qui ont permis aux hypermarchés de s’y développer? Nous nous sommes adaptés à l’environnement réglementaire et législatif. L’Etat français est responsable. Qui a poussé les concessions automobiles hors des villes? Qui a misé sur ce type de distribution commerciale, avec hypermarchés et parkings, centré sur le tout voiture? La réalité est que la société change, que les demandes changent, que les modes de consommation ne sont pas figés. C’est bien pour cela que je ne peux pas vous dire ce que nous serons dans vingt ans, et encore moins dans quarante ans. Ma seule certitude est que les acteurs commerciaux qui l’emporteront seront ceux qui tiendront leurs promesses. Pour nous, il s’agit de rester Leclerc, quels que soient le format de nos magasins ou leur emplacement. Etre Leclerc en centre-ville, avec les mêmes garanties de prix et de qualité. Etre Leclerc sur le digital. Le premier magasin ouvert par mes parents, j’y reviens encore, était moche, avec un toit en tôle ondulée. Mais ils ont tenu leurs engagements. En revanche, presque toutes les enseignes dominantes à l’époque ont disparu.

Votre défi, c’est de lutter contre un géant mondial nommé Amazon.

Face à Amazon, nous sommes en mode combat. On va se «fighter», oui. Et alors? Vous croyez que l’avenir est aux plateformes numériques éloignées des territoires, qui n’offrent aucune proximité physique ou intellectuelle avec leurs clients? Amazon est une hydre hyper intelligente, très puissante, dotée d’une formidable capacité de démultiplication grâce à l’accumulation des données individuelles sur chacun de ces clients. C’est un super-logisticien. Mais où est la promesse commerciale? Vous pensez que la logistique suffit pour conserver les clients, une fois qu’ils sont venus chez vous? Amazon va devoir apprendre à élaborer une promesse commerciale qui le distingue des autres plateformes, face à Alibaba et consorts. Car en termes de logistique, la révolution ne fait que commencer. Mieux: la logistique, ça s’apprend. Les procédés s’achètent. Les retards se rattrapent. On a la taille pour cela. On peut relever ce défi. Je note qu’aux Etats-Unis, Amazon a racheté récemment Whole Foods pour acquérir, justement, une image de marque dans le secteur alimentaire. En France, Amazon va distribuer les produits Monoprix. On ne peut pas tenir dans ce secteur sans être proche de ses clients. Collecter des données et les exploiter ne suffisent pas. Le digital a réussi à casser les rentes commerciales. Tant mieux. Il ne remplace pas le savoir-faire commercial.

A ce sujet: Comment Amazon étend sa domination

Vous êtes toujours resté à l’écart du marché suisse, alors que vos hypermarchés frontaliers regorgent de clients de ce pays. Pourquoi?

Nous avons été partenaires de la Coop dans le passé. Mais je ne vous apprendrai pas que la Suisse est un pays protectionniste. On ne savait pas faire. Nous n’avons pas trouvé les synergies et les passerelles indispensables pour pénétrer habilement le marché. La réponse à votre question, c'est les frontières. Elles nous ont empêchés de venir jusqu’à vous. Mais vous avez raison: quand je vois l’affluence des clients suisses au Leclerc de Ville-la-Grand, près d’Annemasse, je me dis que nous sommes un hypermarché suisse.

Emmanuel Macron a été élu voici un an. Il s’est employé, depuis, à «transformer» la France. Mais son image est de plus en celle de «président des riches». Comment jugez-vous ses réformes?

Il se passe un truc en France, c’est indéniable. On peut ne pas être d’accord avec le projet de Macron, mais il a remis ce pays en mouvement et s’attaque à ce qui le paralysait depuis trop longtemps: la complicité incestueuse entre les corporations et l’Etat. Les grands conglomérats ont, en France, finit par prendre l’Etat en otage. Le patronat n’arrête pas de dénoncer les déficits mais passe systématiquement à la caisse. L’ère Macron change la donne et casse cette inertie, en affirmant qu’il faut plus de liberté. Il nous fait sortir du dialogue improductif qui décourageait les initiatives. La transformation est brutale. Mais je suis pour. Vous parliez de l’avenir de Leclerc face à Amazon et aux autres géants numériques que sont les GAFA. Qu’est-ce qui est le plus brutal? L’adaptation, la transformation ou la disparition? Je suis un grand amateur et un collectionneur de bande dessinée. Mais il faut sortir du mythe du village gaulois d’Uderzo et Goscinny. Les Romains, dans l’histoire, ne se sont pas arrêtés à Brest. Ils ont conquis la Bretagne puis sont allés en Angleterre. Je suis libéral en économie et je l’assume.

C’est justement ce que vous reprochent les agriculteurs français. Ils vous accusent de les broyer avec votre politique de prix toujours plus bas.

Nous sommes proches du monde agricole. Nous avons tous les jours des contacts avec les agriculteurs français. Je leur pose une seule question: depuis dix ans, le secteur a reçu 135 milliards de subventions au titre de la politique agricole commune. Pour quels résultats? La crise agricole ne montre-t-elle pas qu’il est urgent d’enfin tout remettre à plat? Ce qui m’amène à évoquer un problème très français est le déni de réalité. On parle de l’avenir sans examiner les faits d’aujourd’hui. Que l’Etat régule et finance des infrastructures, oui. Je suis rooseveltien. Je défends l’idée de grands travaux. L’Etat a un rôle à jouer dans l’économie. Mais arrêtons d’être naïfs. La mondialisation est une réalité. Amazon est une réalité. Les fonds souverains sont une réalité. Bâtissons des politiques publiques pour nous préparer à affronter cela. Et laissons le secteur privé relever les défis qui s’imposent dans chaque secteur.

A suivre: Quatrième édition du festival Culturissimo du 18 mai au 25 juin dans une cinquantaine de villes de France (www.culture.leclerc)


Profil

1952: Naissance à Landerneau (Finistère).

1970: Adhère au Parti socialiste unifié de Michel Rocard.

1978: Thèse en sciences économiques sur le financement du déficit extérieur de la France.

1988: Elu coprésident de l’Association des Centres distributeurs Leclerc aux côtés de son père, le fondateur.

2005: Ouvre son blog «De quoi j’me MEL?», disponible sur www.michel-edouard-leclerc.com

2006: Succède à son père à la tête du Mouvement Edouard Leclerc.

2012: Les Espaces culturels Leclerc deviennent le second distributeur de biens culturels en France après la FNAC.

2016: Le Mouvement Edouard Leclerc réalise 43 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel et emploie 125 000 salariés. Numéro un de la distribution en France.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo economie

«Nous tirons parti de la lumière pour améliorer le bien-être des gens»

Candidate au prix SUD de la start-up durable organisé par «Le Temps», la société Oculight est une spin-off de l’EPFL qui propose des aides à la décision dans l’architecture et la construction, aménagement des façades, ouvertures en toitures, choix du mobilier, aménagement des pièces, pour une utilisation intelligente de la lumière naturelle. Interview de sa cofondatrice Marilyne Andersen

«Nous tirons parti de la lumière pour améliorer le bien-être des gens»

n/a
© Gabioud Simon (gam)