FINANCE COMPORTEMENTALE

Mieux maîtriser les risques constitués par l'émotion et l'ego

En Bourse, encore plus qu'ailleurs, l'orgueil vient (juste) avant la chute!... Une attitude réaliste, lucide et disciplinée permet d'éviter les pièges émotionnels.

Les apports fondamentaux de la finance comportementale mettent en évidence que les émotions et l'ego sont les premiers risques pour un investisseur. Grâce aux recherches en finance comportementale, le risque constitué par la dimension émotionnelle de l'archétype humain a été mis en évidence scientifiquement*.

L'histoire des grandes crises et euphories des marchés financiers, tout particulièrement celle des Bourses depuis le XVIIe siècle, peut se résumer pleinement dans le jugement exprimé dans les années 1930 par John Maynard Keynes sur Wall Street: «L'avidité et la peur déterminent le prix des actions.»

Le fonctionnement de tout marché libre est supposé être rationnel; cet axiome sous-tend la théorie financière classique. Pourtant, l'on observe des irruptions récurrentes d'irrationalité lors des phases de «manies d'achat» ou d'illusion et de bulles spéculatives (celle du Nasdaq et des valeurs technologiques a été le plus récent exemple), qui sont suivies de phases de «paniques de vente» ou de désillusion. Les investisseurs «nasdaqués» entre 1999 et 2002 ne contrediront pas plus cette observation que ceux ruinés dans les années 1929-31 ou lors d'autres paniques d'achat et de vente (l'or 1978-80, Japon 1989-91, Asie 1995-97).

La finance comportementale a mis en exergue de quelle façon la psychologie détermine autant que la raison les décisions financières en particulier, donc le cours des marchés. Elle permet de mieux comprendre aussi cette récurrence de «manies» et de «crash», autant que les phénomènes de sur ou de sous-évaluation d'un marché ou d'un actif que l'analyse fondamentale cherche à identifier et à exploiter.

Les méthodes quantitatives cycliques, appliquées aux marchés financiers depuis les années 1970, démontrent en plus que ces irruptions d'irrationalité connaissent des «rythmes» assez réguliers. Elles suivent de près les creux ou les sommets de deux cycles de longue durée, dits séculaires (mesurés en décennies) et primaires (portant sur 3 - 4 ans). Ce tout particulièrement si les deux cycles sont synchrones lors d'un creux ou lors d'un sommet.

Les méthodes en finance comportementale ont appliqué depuis une vingtaine d'années la modélisation en laboratoire aux décisions financières. Ces recherches démontrent les principaux risques comportementaux qui «biaisent» le jugement de tout investisseur. Ils peuvent se résumer en cinq «effets»:

1) Effet de pression de groupe (pression psychologique du consensus et de l'environnement).

2) Effet de sur-confiance et de sur-optimisme, dû au sentiment de supériorité (d'où dissonance cognitive: conflit mental qui se produit quand un sujet est confronté aux preuves qui invalident ses convictions; d'où prise de décision émotionnelle au lieu de rationnelle).

3) Effet de disposition (aversion aux pertes, mais avidité de gain).

4) Effet d'ancrage (données de base mal échantillonnées ou vérifiées et/ou mal interprétées - hypothèses de travail erronées ou tendancieuses).

5) Effet de sélection (interprétation subjective des nouvelles ou événements - recherche de confirmation et déni des signaux de contradiction).

Comment l'investisseur peut-il gérer au mieux ces risques comportementaux, qui sont autant de nature psychologique que méthodologique? Quels sont les moyens permettant de se prémunir contre la contagion émotionnelle et les erreurs de jugements que produisent ces «effets» s'ils ne sont pas maîtrisés? On peut tenter de répondre en trois temps pour chercher à intégrer cette maîtrise dans un processus d'investissement.

La première réponse consiste à rappeler à la modestie. Non pas à la passivité fataliste ou à des méthodes de gestion passives, mais à une attitude réaliste et lucide. Il faut clairement définir les objectifs et les tolérances aux risques et adapter les attentes à ces paramètres. Il convient surtout de toujours reconnaître au plus vite ses erreurs - donc de prendre ses pertes. L'on observe en général 1,7 fois plus de prises de bénéfices que de réalisations de pertes dans les portefeuilles - une cause importante de «sous-performance». Mais il faut accepter aussi le «facteur chance», tout en sachant qu'il ne se matérialise en principe que s'il est mérité par un travail rigoureux et suivi. En Bourse, encore plus qu'ailleurs, l'orgueil vient (juste) avant la chute!...

La deuxième est une discipline intellectuelle et d'exécution rigoureuse. L'investisseur conscient sait qu'il travaille avec des possibles et des probables, non pas des certitudes. Il ne se prendra pas pour un prophète dans ses prévisions, qu'il sait être sujettes aux ajustements. Mais il aura le courage d'être «contrarien» au besoin ou de penser l'impensable et la discipline d'établir des scénarios et des objectifs clairs - autant que des alternatives. Cette exigence s'applique sur le plan stratégique autant qu'au niveau d'une discipline d'achat-vente (p. ex. zones d'achat et objectifs de vente prédéfinis, protégés par des «stop loss».).

En un troisième temps, il faut privilégier la pluridisciplinarité du processus d'investissement - ce, de la stratégie jusqu'à l'implémentation dans les portefeuilles. Les méthodes quantitatives cycliques peuvent constituer les «glissières de sécurité» qui orientent et encadrent les approches traditionnelles. Ces cycles se sont montrés très aptes à signaler des opportunités ou des risques. Les analyses fondamentale et technique sont appelées à confirmer ou à infirmer l'analyse cyclique. Inversement, si les disciplines traditionnelles signalent des divergences entre elles. Un tel processus diminue les risques non seulement comportementaux.

*«Le Temps», 19.6.2006: «Emotion et ego sont les premiers risques qui guettent l'investisseur».

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