Intégration

Quand les migrants deviennent startupers

Singa Factory, un programme d’incubation déjà présent à Zurich et en Europe, va être lancé ce printemps à Genève. Rencontre avec deux bénéficiaires, une Kirghize et un Syrien, qui ont respectivement lancé leur entreprise dans le tourisme et les ressources humaines

Ce n’était pas vraiment le projet d’Aimeerim Tursalieva. Lorsqu’elle arrive à Bâle, il y a 5 ans, pour un master en études de la paix, cette Kirghize pense travailler dans la recherche. Puis, elle décide de rester à Zurich, mais peine à trouver un emploi. C’est ainsi qu’elle se met à importer et à vendre sur des marchés de Noël des produits typiques du Kirghizistan, notamment des tapis provenant d’une coopérative composée de femmes. Elle donne ensuite des cours pour les fabriquer, une pratique qu’elle connaît pour s’y être entraînée depuis son plus jeune âge.

Mais c’est l’an dernier que son entreprise, Son Kol, prend une plus grande ampleur. A travers une connaissance, elle entend parler de Singa Factory, un programme qui s’adresse à des migrants souhaitant créer leur propre entreprise à Zurich. Les conditions: avoir un permis pour être en Suisse, venir d’un pays qui ne fait pas partie de l’Union européenne et présenter un projet, quel que soit le secteur d’activité. Les participants peuvent aussi être Suisses ou Européens si leur initiative est liée à l’intégration des migrants.

Des cours sur les pratiques suisses

Aimeerim Tursalieva s’y inscrit et bénéficie, avec une dizaine d’autres participants, de six mois de mentorat, d’ateliers et de cours sur l’entrepreneuriat, les aspects légaux, le marketing et… les pratiques suisses, «car il y a les choses qu’on fait et celles qu’on ne fait pas dans ce pays, ce dont on ne se rend pas toujours compte quand on travaille à la maison», raconte-t-elle.

«Jusque-là, je gérais mon affaire de façon un peu chaotique. Le programme m’a permis de structurer mon activité», poursuit l’entrepreneure. Mais, plus que tout, c’est «l’accès à un réseau» qui aide la jeune trentenaire dont la société propose désormais depuis une année aussi des voyages organisés dans son pays d’Asie centrale. Durables, zéro déchet, ils incluent aussi des cours de cuisine avec les nomades, des visites dans les coopératives, de même que chez Helvetas au Kirghizistan.

Elie Khudari est aussi un «Singapreneur». Il avait déjà une expérience d’entrepreneur dans le marketing en Arabie saoudite, entre autres. Mais ce Syrien, revenu à Alep juste avant le début de la guerre pour démarrer une entreprise de vente au détail, doit fuir. Il arrive en Suisse, où son amie étudie, mais il éprouve lui aussi des difficultés à trouver un travail qui lui convienne et préfère de toute façon avoir sa propre affaire. Avec deux associés, il crée Seeveez, un outil «efficace et équitable» pour connecter des personnes qui recherchent un emploi avec des recruteurs de talents grâce aux nouvelles technologies. Un prototype a été développé, la version bêta est en cours, mais la start-up cherche encore des financements.

Lire aussi: Les cantons inégaux dans l’intégration des réfugiés

Aide à l'intégration

«Etre un entrepreneur est difficile. L’être dans un nouveau pays l’est encore plus, surtout lorsqu’il s’agit d’un petit pays. Singa m’a beaucoup aidé, en m’ouvrant des portes, en m’offrant des connexions», poursuit le Syrien de 42 ans, qui lui-même n’a pas seulement assisté aux cours, mais a aussi proposé un atelier sur le marketing au groupe. Pour l’instant, tous deux continuent de faire des petits boulots, à côté, mais le but est de pouvoir vivre de leur entreprise.

A l’origine, Singa est une association créée en 2012 à Paris pour aider à l’intégration des migrants et des réfugiés, dont l’incubateur a été lancé en 2016. D’autres ont vu le jour à Lyon, à Berlin, à Stuttgart et à Milan. Singa existe depuis quelques années à Zurich. Cette «factory» a déjà réalisé son programme deux fois, débouchant sur la création de cinq entreprises ou associations, énumère Seraina Soldner, cofondatrice de Singa Suisse, qui compte cinq personnes au total. La troisième volée va commencer en avril avec 20 participants.

Lire aussi: Comment la Suisse veut faire travailler ses réfugiés

Genève accueillera également son premier programme à partir de fin avril. «Nous nous focalisons sur les personnes issues de l’asile, qui devraient constituer la moitié des participants, ambitionne Giordano Neuenschwander, responsable, avec Elody de Brito, de Singa à Genève. Car beaucoup ont une expertise mais peinent à trouver un travail correspondant à leurs compétences en Suisse.» De même, Singa est attentive à obtenir une grande diversité d’origines et une représentation égale des genres. Pour Giordano Neuenschwander, cet incubateur répond à un manque à Genève: «Il existe des soutiens à l’entrepreneuriat, mais rien qui s’adresse aux migrants, ou qui soit plus inclusif.»

L’intégration fonctionne «bien»

La grande majorité des cours sont donnés bénévolement par des experts de chaque domaine, et les mentors participent de façon volontaire. Les bénéficiaires doivent s’acquitter d’une cotisation symbolique et c’est Engagement Migros, le fonds de soutien du groupe Migros, qui a rendu possible la création de Singa Factory.

La dernière étude sur l’intégration sur le marché du travail des migrants en Suisse réalisée par le Seco a été publiée à l’automne dernier. Portant sur les années 2003 à 2013 et hors du domaine de l’asile, elle a montré que l’intégration des personnes issues de l’immigration (par opposition à celles nées en Suisse) fonctionne bien et «s’améliore plus l’immigré séjourne longtemps en Suisse».

En outre, «alors que les immigrés n’égalent pas tout à fait la participation en moyenne très élevée des Suisses au marché du travail, après cinq ans le revenu des immigrés dépasse légèrement celui de travailleurs comparables nés en Suisse». Même si, reconnaît le Seco, ces conclusions cachent de grandes disparités entre les immigrés.

Publicité