C’est un hôte un peu inattendu qui nous précède dans le grand bâtiment du siège zurichois de Migros. D’un pas décidé, il se dirige vers les ascenseurs, disparaît dans l’un d’eux, puis en ressort visiblement un peu perdu. Nous le retrouvons à la présentation des résultats du géant de la distribution donnée mardi, discutant avec les journalistes. Cet invité surprise, c’est le porte-parole du grand concurrent bâlois, Coop.

«Je viens pour voir un peu l’ambiance», plaisante-t-il, quand on lui demande les raisons de sa présence. «C’est important d’entretenir le lien avec son adversaire historique», renchérit un porte-parole de Migros, croisé chez Coop à Muttenz le mois dernier. Les deux hommes se côtoient, se tutoient.

Une dominance établie en Suisse

Cette très cordiale rivalité est le reflet de la dominance qu’exercent les deux géants helvétiques dans le commerce de détail. En l’absence d’adversaire de leur envergure en Suisse, ils s’observent, l’un ripostant aux initiatives de l’autre, et conservent ainsi leur rang sans prendre de risques. A eux deux, ils avalent 70% du marché des détaillants en Suisse et un peu moins des deux tiers du segment alimentaire, selon l’étude annuelle de la branche publiée par Credit Suisse en janvier dernier. Les discounters, en particulier Aldi et Lidl, ne représentent que 16% de parts du marché, plus d’une décennie après leur arrivée en Suisse, selon la même enquête.

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Leurs chiffres d’affaires sont proches, 28,5 milliards de francs pour Migros l’an passé (+1,4% sur un an), tandis que Coop affiche 30,7 milliards (+5%). Ils leur permettent de se hisser dans le bas du classement des 50 premiers détaillants mondiaux. Dans le commerce en ligne, Migros mène le jeu avec Digitec Galaxus, dont le chiffre d’affaires a progressé de 14% sur un an en 2018. Tandis que son rival a essuyé un revers sur ce terrain, annonçant la fermeture de sa plateforme Siroop.ch.

La comparaison pourrait se décliner sous toutes les coutures des entreprises, la Handelszeitung l’a d’ailleurs fait, pour parvenir à une égalité quasi parfaite entre les deux, tant leurs stratégies sont similaires. A l’instar de Coop, Migros profite de toutes les tendances. Que ce soit dans le créneau de la durabilité, en étoffant son offre en produits bios et en promettant de diminuer les emballages. «La vente en vrac de fruits et légumes bios doublera cette année», a annoncé le patron de Migros, Fabrice Zumbrunnen.

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Le Chaux-de-fonnier s’est aussi réjoui de la progression de 7,9% sur un an (150 millions de francs) des recettes des cabinets médicaux Medbase. «Sur un marché de la santé estimé à 70 milliards, nous sommes un tout petit acteur, mais nous avons une carte à jouer», souligne Fabrice Zumbrunnen, qui compte développer son offre dans ce secteur, que complètent les fitness Activ (130 implantations dans toute la Suisse).

Concurrence étrangère accrue

D’apparence indéboulonnable, le duopole n’en demeure pas moins vulnérable à la concurrence étrangère, à l’instar de l’ensemble de la branche. En témoigne l’érosion des bénéfices nets des deux groupes: -2,6% à 473 millions pour Coop, -5,5% à 475 millions pour Migros. Ce repli, tous deux l’attribuent à l’essor des nouveaux modes de consommation, notamment en ligne. La filiale du détaillant Globus en a fait les frais, forcée d’amorcer une vaste restructuration, qui s’est soldée par la suppression de 60 postes rien qu’à Genève. Au bilan, les correctifs de valeur sont de l’ordre de 90 millions.

«Nous devons nous positionner pour le futur, a conclu Fabrice Zumbrunnen, tant dans le commerce stationnaire qu’en ligne», qui, s’il est en croissance, n’est pas encore rentable. Alors que dans le même temps, les dépenses des Suisses sur les sites et dans les magasins à l’étranger «se sont envolées entre 2005 et 2017» et la tendance devrait se poursuivre, écrivait encore Credit Suisse dans son étude.

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Dans ce contexte, le duopole prendrait presque des allures de riposte concertée. Nous n’aurons pas le temps de poser la question, à peine la présentation terminée, le porte-parole de Coop s’éclipse, comme l’avait fait son homologue de Migros à Muttenz le mois dernier.