Horlogerie

Miguel Garcia: «Sellita va s’agrandir en 2018»

Miguel Garcia, patron du fabricant de calibres Sellita, souffre lui aussi de l’actuelle crise horlogère. Il évoque la chute de moitié de ses ventes mais également ses projets d’avenir et ses relations avec le reste de l’industrie

C’était il y a exactement trente ans. Dans une petite annonce publiée par la presse locale, l’entreprise chaux-de-fonnière Sellita Watches disait rechercher un «jeune homme intelligent, honnête, sérieux, dynamique et désirant se créer une situation intéressante» pour un poste de «manutentionnaire – aide de bureau». Miguel Garcia avait postulé et décroché la place. En 2003, après avoir progressivement gravi les échelons, il a racheté la société alors spécialisée dans l’assemblage de mouvements provenant du Swatch Group pour lui donner une nouvelle orientation en investissant dans la création de ses propres mouvements.

Aujourd’hui, ce Suisse de 50 ans est le propriétaire, actionnaire unique et directeur général de Sellita. Ses calibres se retrouvent dans les montres de plus d’une centaine de marques horlogères. «Le Temps» est allé à sa rencontre dans son bureau de La Chaux-de-Fonds (NE), où il conserve notamment une copie de la petite annonce à laquelle il a répondu il y a trente ans et que ses employés ont retrouvée récemment.

Le Temps: Il y a environ une année, vous vous attendiez à prendre «une vraie secouée» en 2017. Est-ce le cas?

Miguel Garcia: Oui, la période est compliquée. Nous avons eu beaucoup de travail en 2013-2014, les baisses de commandes ont commencé en 2015 et tout s’est accéléré en 2016. La chute des ventes de montres n’est un secret pour personne et nos clients croulent sous les stocks. Cela s’est traduit dans nos chiffres: en 2014, nous vendions environ 1,5 million de mouvements (1 million de nos propres calibres et environ 500’000 provenant de chez Swatch Group). Je pense que nous vendrons environ 850’000 mouvements en 2017, cela vous donne une idée de la situation.

– Quelles sont les réponses que vous avez trouvées pour faire face à cette crise?

– Nous essayons de mieux collaborer avec nos clients. Certains sont assez transparents et nous indiquent la marche de leurs affaires, ce qui nous permet d’anticiper l’évolution de leurs commandes. Plus généralement, dès le début de l’année 2015, nous avons mis en place quelques mesures pour éviter les chocs trop brutaux.

– Est-ce que cela passe par des suppressions de postes?

– Nous n’avons pas procédé à de licenciements collectifs, mais je dirais que nous avons laissé partir certains employés. Sur nos trois sites (ndlr: en Allemagne, aux Breuleux (JU) et au Crêt-du-Locle (NE)), nous étions 500 en 2014 et sommes environ 450 aujourd’hui; une baisse de 10%, c’est raisonnable sachant que nos ventes ont baissé de presque moitié sur la même période.

– En décembre 2015, vous avez acheté un grand bâtiment en face du vôtre, ici au Crêt-du-Locle. Mais il ne s’est rien passé depuis. Avez-vous renoncé à l’exploiter?

– En effet, nous n’avons encore rien fait. Mais cela ne saurait tarder. Dès 2018, Sellita va s’agrandir: nous allons détruire ce bâtiment au mois de février et y construire ensuite 4000 mètres carrés d’extension à notre usine actuelle. Certains départements sont à l’étroit et nous profitons de la période actuelle pour nous diversifier, par exemple en fabriquant nos propres machines ou en imaginant de nouveaux matériaux.

– Cela ne vous inquiète pas de vous lancer dans un tel projet aujourd’hui?

– Quand ils verront que je me mets à creuser, mes voisins vont en effet croire que j’ai perdu la tête. Mais c’est complètement faux. Le jour où les affaires vont repartir, nous aurons besoin de ces espaces. Le bâtiment devrait être fini en 2019 et si la crise n’est pas terminée à ce moment-là, je vous garantis que l’on aura d’autres soucis que ce bâtiment.

– Vous êtes surtout connu pour fabriquer des mouvements mécaniques d’entrée de gamme. Est-ce que la diversification à laquelle vous faites allusion passe par une montée en gamme?

– Notre cœur de métier restera toujours les mouvements d’entrée de gamme. Sellita fait d’abord du volume, ce qui lui permet d’être compétitif sur les prix. Une chose est sûre: nous ne ferons jamais de tourbillons ou de répétitions minutes. Mais sans aller jusqu’à ce degré de complications, il y a déjà pas mal de choses à faire en montant un peu en gamme. Nous sommes aussi approchés par certains de nos clients – par exemple Raymond Weil, qui en a parlé lors de la dernière foire de Bâle – pour développer des exclusivités limitées dans le temps.

– Vous avez été accusé de vendre des mouvements à des entreprises étrangères, favorisant notamment la contrefaçon «de qualité». Qui sont vos clients aujourd’hui?

– Nous avons plus d’une centaine de clients, dont la grande majorité est suisse. Sur dix mouvements que je vends, neuf restent en Suisse.

– En 2003, vous avez décidé de vous lancer dans la fabrication de mouvements entiers car Swatch Group disait ne plus vouloir livrer de composants. Est-ce que, dans cette logique d’indépendance, vous pourriez aussi vous lancer dans la production d’organes réglant (spiraux, balanciers, roues et ancres) que vous achetez encore, pour l’heure, à Nivarox (Swatch Group)?

– Nous travaillons en effet sur ce dossier et nous sommes en train d’apprendre ce nouveau métier. Mais il n’y a aucune urgence car, à ma connaissance, Nivarox n’a pas annoncé son intention de réduire ses livraisons. Toutefois, nous préférons être prêts si cela se présente. Sans compter que cela nous donne aussi une certaine légitimité de pouvoir dire que nous sommes totalement indépendants de certains de nos fournisseurs.

– Il y a déjà eu de nombreuses rumeurs sur la vente de Sellita, dont vous êtes l’actionnaire unique. Est-ce que vous regrettez parfois de ne pas avoir vendu lorsque les affaires fonctionnaient bien?

– Quand vous aimez vraiment votre métier, comme c’est le cas pour moi, vous ne vous posez pas cette question. Pour moi, l’important, c’est notre indépendance, pas de tirer de l’argent de cette entreprise. Elle nous permet d’offrir une liberté considérable à toutes les marques horlogères en leur laissant une alternative dans l’achat de leurs mouvements.

– Certes, mais l’indépendance c’est aussi un risque. Si la crise se prolonge, pensez-vous avoir les reins financièrement assez solides pour tenir le coup?

– Vous savez, nous sommes tout de même assez importants pour l’industrie horlogère. Et je suis convaincu que si l’on avait un gros souci, une bonne partie de nos clients viendrait à notre rescousse; ils nous ont soutenus à nos débuts et ne nous laisseraient pas tomber aujourd’hui. Bien sûr que des gens viennent nous voir pour nous faire des offres: des fonds d’investissement, des sociétés cotées en bourse… Mais j’en fais une affaire d’éthique. Beaucoup de gens nous ont fait confiance et j’aurais l’impression de les trahir si je cédais une partie de l’entreprise.

– On a vu ces dernières années que de nombreuses marques horlogères – dont vos clients – investissaient dans de grandes manufactures pour faire des mouvements «maisons». Est-ce que vous pensez qu’il y aura toujours une place pour les sous-traitants comme vous à l’avenir?

– Sans mauvais jeux de mots, je dirais qu’une grosse crise comme celle que l’on traverse actuellement remet les pendules à l’heure. Je suis sûr que plusieurs marques se demandent aujourd’hui si cela valait vraiment la peine de dépenser des millions de francs dans le développement de mouvements tout simple (trois aiguilles avec une date) simplement pour renchérir le prix de leurs montres. Trop de succès tue le succès.

Je pense qu’on va progressivement revenir de cette idée selon laquelle «chacun doit avoir sa propre manufacture et ses mouvements maisons». L’industrie horlogère suisse, c’est d’abord des volumes. Ce qui maintient les centaines de petits sous-traitants suisses, ce sont les volumes. Les prix compétitifs, c’est grâce aux volumes. Si l’on se disperse trop et que les marques veulent toutes faire de petites choses dans leurs coins, les sous-traitants seront asphyxiés et disparaîtront. Et, cela, c’est un risque même pour les plus grandes marques.

– Lors de la dernière foire de Bâle, Tudor et Breitling ont annoncé un partenariat pour échanger des mouvements. Est-ce que, en tant que fournisseur de calibres, vous n’avez pas l’impression d’être court-circuité, ce d’autant que Breitling figure parmi vos clients?

– Je ne souhaite pas m’exprimer à ce sujet. Nous, notre seul travail, c’est de continuer de fournir les meilleurs produits, au meilleur prix et avec le meilleur service. Pour le reste, les marques font ce qu’elles veulent; je suis obligé de respecter le choix de mes clients.

– Vous avez depuis longtemps l’ambition de prendre la relève de la distribution de mouvements lorsque ETA sortira du marché en 2019. Mais, depuis deux ans, on observe que cette entreprise du Swatch Group revient de plus en plus sur le marché, par exemple à Bâle où elle est présente avec un nouveau stand. Est-ce que cela vous inquiète, sachant que vos mouvements sont presque identiques aux leurs mais coûtent un peu plus cher?

– Je répète d’abord que notre credo était d’être prêt en 2019 au cas où ETA maintenait sa décision de vouloir cesser de livrer les marques. Nous n’avons jamais eu l’intention de prendre 100% du gâteau. Ensuite, oui, bien sûr que ce retour sur le marché d’ETA m’inquiète. Une période, ils annonçaient qu’ils ne voulaient plus livrer et un peu plus tard, ils changent d’avis. Alors je m’interroge sur ce retournement de situation.

– Et comment l’interprétez-vous?

– Je pense que, vu la conjoncture actuelle, ce n’est pas plus mal d’avoir quelques commandes supplémentaires. Y compris pour Swatch Group.

– En octobre dernier dans un communiqué, Swatch Group affirmait que vous aviez «considérablement réduit leurs commandes» chez eux. Et précisait dans nos colonnes que vous aviez coupé «95% de vos commandes». Pourquoi avez-vous fait cela?

– Parce que l’on n’en avait plus besoin. Comme l’exigeait l’accord avec la Comco, nous avons toujours respecté nos engagements mais cette année, nous nous sommes retrouvés avec des annulations massives de nos clients. Et ces annulations touchaient essentiellement les mouvements ETA que nous assemblons. C’est aussi simple que cela.

– Vous dites toujours que vous êtes fidèle en affaire. Mais ne trouvez-vous pas un brin déloyal d’annuler 95% d’une commande du jour au lendemain sans préavis?

– Non. J’ai toujours entendu que Swatch Group ne voulait plus livrer de mouvement à des tiers donc je me suis imaginé que ça ne leur poserait pas de problèmes si j’annulais mes commandes. Et personne de chez eux ne m’a approché ou ne m’a contacté pour négocier ou discuter de cette baisse.

– Swatch Group et Richemont ont annoncé s’être mis d’accord sur la livraison de mouvements dès 2019. Est-ce que cela vous inquiète, sachant que Richemont est l’un de vos clients importants?

– Ils ont signé un accord avec Swatch Group, mais cela ne signifie pas qu’ils vont arrêter de travailler avec nous.

Lire aussi l’interview du patron de Ronda, autre fabricant de mouvements: «Il ne faut pas surestimer les Suisses, les Thaïlandais font des mouvements horlogers de même qualité» (26.04.2016)

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