Des outils qui passent de main en main sans désinfection, des ferrailleurs qui travaillent à quelques centimètres les uns des autres, des ouvriers entassés dans un véhicule… Une réalité qui prévaut encore sur trop de chantiers, selon les témoignages recueillis par Le Temps, tant il est difficile d’appliquer à la lettre les consignes de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) pour lutter contre l’épidémie de Covid-19. A commencer par la désormais sacro-sainte règle de la distance sociale de 2 mètres.

Tenir la distance sociale

Si le climat semble apaisé dans le canton de Genève, où les chantiers sont soumis à autorisation, il reste incandescent ailleurs en Suisse. Mercredi, le service d’inspection du travail valaisan a ordonné la fermeture de quatre chantiers. Une annonce survenue quelques jours après une interpellation politique rarissime: cinq élus cantonaux, représentant les principales forces politiques du pays, ont enjoint à leur gouvernement de fermer provisoirement les chantiers. Le syndicat Unia multiplie, lui, les contrôles et les appels à mettre un terme aux activités, dénonçant de nombreuses infractions.

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Le syndicat Syna adopte une approche plus pragmatique: «Si les conditions sont remplies, nous sommes plutôt pour que les entreprises puissent travailler, tout en nous montrant stricts sur le respect des prescriptions», témoigne Tibor Menyhart, secrétaire central pour le secteur du second œuvre. Les nombreuses dénonciations enregistrées quotidiennement ont trait aux sanitaires insuffisants, à des cabanons trop exigus ou à des véhicules trop chargés.

Normalement, notre venue est redoutée. Aujourd’hui, elle est attendue

Stéphane Bettex, responsable des contrôles en Suisse romande, Suva

La faute à des entrepreneurs peu scrupuleux? La réalité semble plus nuancée. «La première semaine, mon équipe a plutôt été surprise par les mesures prises pour respecter les prescriptions», note Stéphane Bettex, responsable romand de la prévention des accidents professionnels à la Suva, instance mandatée par le Conseil fédéral pour appuyer les autorités cantonales dans leurs contrôles. Selon lui, 15% des chantiers visités par son équipe d’une dizaine de personnes ont été signalés aux cantons «pour des problèmes récurrents». Il insiste toutefois sur les limites de l’exercice: «Il s’agit d’une photo instantanée.»

Avalanche quotidienne

La hotline mise en place reçoit en effet une avalanche quotidienne de plaintes. «Traditionnellement, la Suva vérifie la sécurité, notre venue est redoutée. Aujourd’hui, elle est attendue», résume-t-il. Beaucoup relèvent en effet l’inquiétude, voire l’angoisse qui règne sur les chantiers: «On a changé nos habitudes, on se lave beaucoup les mains, raconte, résigné, un ouvrier du gros œuvre qui souhaite rester anonyme. Dans la baraque, pendant les pauses, on est par petits groupes. On essaie de garder nos distances. Mais parfois, pour certains boulots, il n’y a pas 2 mètres entre nous…»

S’il ne veut pas que son identité soit révélée, c’est parce qu’il est conscient de la précarité des contrats, souvent à durée déterminée, dans le domaine de la construction. Il faut dire aussi que ceux qui parlent tout haut de ces anomalies en paient les frais. A Bâle, un ouvrier qui a publié sur Facebook une photo d’un rassemblement sur le chantier géant de la tour de Roche a été licencié.

10% du PIB suisse en jeu

«C’est impossible de respecter complètement les règles, confirme un entrepreneur neuchâtelois qui, lui aussi, préfère témoigner sous le couvert de l’anonymat. On prend un maximum de précautions, mais il y a toujours des moments où il faut être deux.» Si un carreleur ou un peintre peut encore œuvrer seul, il en va autrement du vitrier ou de celui qui porte des dalles.

Il est impossible de respecter complètement les règles

Un entrepreneur neuchâtelois

«Impossible de recourir au chômage partiel, rappelle cet interlocuteur. On m’a dit que, pour ce faire, il faudrait que je demande à Unia de venir déclarer mon chantier inadéquat.» Pas question pour lui d’en arriver là. Il a décidé, de concert avec ses quatre employés, de continuer à travailler, malgré les incertitudes quotidiennes sur les délais de livraison, un autre facteur de stress. «Il ne faut pas non plus oublier la pression des clients», conclut-il.

La Société suisse des entrepreneurs (SSE) défend la position du Conseil fédéral: «Le secteur de la construction représente 10% du PIB, sans compter toutes ses retombées indirectes, rappelle Bernhard Salzmann, vice-directeur de l’organisation faîtière de la branche. Si la situation dure, le coût économique sera beaucoup trop lourd.» Un confinement complet de la population du pays coûterait 29 milliards par mois à l'économie helvétique, selon des estimations du think tank Avenir Suisse. Entre intérêts économiques et enjeux de santé, le gouvernement a donc choisi une ligne médiane, que la SSE juge tolérable avec les mesures préconisées. «Nous en appelons à la responsabilité des entrepreneurs, conclut Bernhard Salzmann, tout comme à celle des employés.»

Collaboration: Servan Peca